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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Fabrice Mundzik
Publié dans : #L'Ambulance, #Han Ryner, #Toison d'or, #Sphinx, #Aventuriers, #Midas, #Socrate, #Epicure, #Diogène, #Epictète

"Parabole" de Han Ryner fut publié dans L'Ambulance, organe officiel de la Croix-Verte, n°47 de décembre 1917-janvier 1918.

PARABOLE

Vers une montagne marchent des hommes innombrables. De l'autre côté, leur a-t-on dit, brille la toison d'or.

Les uns après les autres, ils atteignent un défilé étroit que garde un sphinx.

Le monstre pose à tous la même question :

— Devine qui je suis.

Sur l'incohérence de son corps, son visage est banal jusqu'à l’écœurement. Souvent, l'homme interrogé, se tait.

Alors, le sphinx ordonne :

— Retourne dans la plaine, ou meurs.

L'accent est si terrible, que l'homme effrayé s'enfuit, revient à la vie ordinaire.

Plusieurs répondent, et leur réponse se trompe. Le sphinx a un sourire de dépité, comme s'ils avaient deviné. Il les laisse passer. Voici que le défilé, derrière lui, se ramifie en chemins nombreux. A travers des bois épais, des marais brumeux, des rocs escarpés, ces chemins tournent. Impossible de se rendre compte de la route parcourue et de la direction suivie. Après des erreurs et des fatigues qui parurent interminables, le marchand aperçoit la lumière d'une plaine. Il court joyeusement à la promesse radieuse. Mais, quand il sort épuisé du labyrinthe, il reconnaît avec désespoir le lieu même d'où il était parti.

Quelques aventuriers répondent exactement.

— Tu es les autres, — disent-ils au sphinx, — tu es les imbéciles et leurs préjugés.

Ceux-là passent aussi, et ils ne prennent pas les sentiers trompeurs. Des masques suspendus, qu'ils sont seuls à remarquer, les dirigent. Plusieurs détachent un masque et le mettent sur leur visage. Mais, sous le mensonge banal, il y a des yeux qui voient et il y a des lèvres qu'entr'ouvre un ricanement silencieux.

Les aventuriers ne sont pas les seuls qui devinent.

Le Héros, commencement et enfance d'un Sage futur ; s'écrie :

— Tu es le mensonge des habiles et la sottise de la foule. Tu es le taux honneur et le qu'en-dira-t-on.

Crachant au visage du sphinx, qui, peut-être se vengera plus tard, le Héros passe.

La montagne traversée, Héros et aventuriers trouvent une vallée d'inquiétude. A l'horizon, un nouveau défilé appelle et menace.

La seconde gorge est gardée par un homme plus beau que tous les dieux.

Lui aussi, il interroge :

— Devine qui je suis.

Sous la banalité protectrice du masque, l'aventurier fait entendre un rire injurieux. Et il s'écrie :

— O vaine apparence !... ô mensonge de noblesse !

Vaincu, semble-t-il, par le rire et la négation, l'homme plus beau que tous les dieux disparaît. Mais, à mesure que l'aventurier avance, d'autres prodiges se produisent. Le soleil pâlit et s'éteint ; le chant des oiseaux baisse et meurt ; aussi le rire des sources et la grâce murmurante des brises.

La diversité balancée des arbres et des herbes fait place à une végétation monotone et rigide, toute d'or, comme si les mains de Midas avaient métallisé l'univers. Le riche et ennuyeux paysage s'anime de courtisanes fardées. Deux dépassent les autres de la tête ; elles portent une couronne. Et elles crient, l'une : « Je m'appelle Gloire » ; l'autre : « Je me nomme Puissance ». Le vulgaire des aventuriers cueille de l'or et des baisers. Les plus hardis courent aux femmes couronnées.

Tout à l'heure, chacun se croyait seul. Maintenant, des myriades de rivaux s'aperçoivent, s'injurient, se bousculent, se frappent, s'entretuent.

Le Héros rencontre aussi l'homme plus beau que tous les dieux. Il entend la question redoutable :

— Devine qui je suis.

Son œil hésite et s'étonne. Sa langue balbutie :

— O beauté grandissante, non, je ne devine pas.

Mais le gardien du passage, avec le plus engageant des sourires :

— Je te dis que tu devines. Ose donc deviner ce que tu devines.

— Quelque chose chante dans mon cœur. Mais je n'ai pas l'orgueil d'écouter l'hymne de mon cœur. Car les battements de mon cœur chantent que tu es... que tu es... moi-même.

— Sois fier : je suis toi. Sois humble : tu n'es pas encore toi. Sois courageux et persévérant, afin que tu deviennes toi.

Les routes qui s'ouvrent devant le Héros sont diverses, et elles sont âpres à monter, et elles sont belles de lumière et de nature. A l'extrémité de l'une, la prison de Socrate s'illumine d'un rayonnement plus noble que tous les soleils. Une autre conduit au jardin délicatement frais où Epicure, plus heureux qu'un Olympe, mange un morceau de pain et, si c'est jour de fête, un peu de fromage cithridien. Ailleurs, Diogène au manteau troué, répand une vaste clarté de joie et de malices. Là, Zénon et Epictète sourient sur un sommet de bonheur et de calme.

Le Héros, ayant considéré les goûts de son esprit et les forces de son âme, prend l'un ou l'autre de ces chemins.

Parfois, un homme hésite devant les routes de sagesse. Héros alourdi d'un aventurier, il est attiré par les hautaines difficultés, mais il s'inquiète de la solitude des chemins et de ce qu'ils ne conduisent à aucune conquête extérieure. Il implore l'homme plus beau que les dieux :

— O Moi, — supplie-t-il, — ne pourrais-tu prendre une forme que le peuple admire, ne pourrais-tu rayonner une lumière qui frappe tous les yeux ? ne pourrais-tu couronner une chère tête ?

Le désir puissant coiffe, en effet, la tête d'une couronne. Mais le visage, soudain pâle, se couvre de sang.

Les couronnes sincères sont faites d'épines, et elles déchirent le front.

— Non, non, pas cette couronne-là... Une couronne d'or !... C'est une couronne d'or que je veux.

— Pour que tu aies quelque chance de conquérir le meilleur dont tu parles, il faudrait que ta bouche me reniât : il faudrait que ton geste me tuât, moi qui suis toi. Et il faudrait chercher en bas. Dans la fange, dans la fange, te dis-je. Dans la fange seule celui-là seul qui a tué son âme et sa vérité risque de ramasser la couronne d'or.

HAN RYNER.

Pour en savoir plus sur Han Ryner (Henri Ner) :

DOSSIER : J.-H. Rosny et Han Ryner

Vidéo de Han Ryner (Henri Ner) et J.-H. Rosny aîné vers 1920

Le Blog dédié à Han Ryner

Han Ryner "Parabole" in L'Ambulance, organe officiel de la Croix-Verte, n°47 de décembre 1917-janvier 1918Han Ryner "Parabole" in L'Ambulance, organe officiel de la Croix-Verte, n°47 de décembre 1917-janvier 1918

Han Ryner "Parabole" in L'Ambulance, organe officiel de la Croix-Verte, n°47 de décembre 1917-janvier 1918

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