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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Fabrice Mundzik
Publié dans : #Paris-plaisirs, #Gabriel Timmory, #Arnaque, #Fabius Lorenzi, #Télépathie, #Simulacre

"Télépathie" est un conte de Gabriel Timmory, illustré par Lorenzi.

Il fut publié dans Paris-plaisirs, mensuel esthétique, humoristique et théâtral n°35 de mai 1925.

Alfred Boulurot, agent de change et homme d'habitudes, quittait régulièrement son bureau vers cinq heures et se rendait rue de Sfax, chez sa maîtresse, Josyane Bergery ; après s'être livré avec elle aux divertissements les plus doux, il rentrait pour le dîner au domicile conjugal et redevenait, jusqu'au lendemain, un irréprochable père de famille.

Or, c'était il y a trois mois : M. Boulurot venait d'arriver chez Josyane et de lui offrir un magnifique pendentif, une émeraude entourée de diamants, qu'elle avait distingué, quelques jours auparavant, à une vitrine de la rue de la Paix.

— Ah, mon cher Alfred, comment vous remercier ! s'écria-t-elle.

— Comment ? Vous le savez bien, ma chérie...

Peu disposé à se contenter d'une gratitude qui se fût traduite seulement par des mots, il enlaça Josyane, affriolante dans son pyjama gorge-de-colombe. Mais, d'un soubresaut, elle se dégagea ; son visage se crispa.

— Qu'avez-vous ? interrogea M. Boulurot, étonné de la résistance inattendue d'une amie d'ordinaire complaisante et de l'émotion qu'elle manifestait.

Josyane ne répondit pas : les yeux dilatés d'horreur, les mains aux tempes, elle psalmodia, le regard lointain :

— Quel affreux spectacle ! Le ciel est d'un noir d'encre... La terre frémit... Oh, une crevasse ! Une maison s'y abîme...

Ah, le malheureux ! L'arbre lui a fracassé le crâne. Et son petit enfant qui crie près de lui !... Des femmes échevelées traversent la rivière... Le pont se brise... Le voici dans l'eau... Elles s'y engloutissent... Une autre crevasse... D'autres maisons croulent... Oh, cette poutre sur la tête du vieillard !... Le feu maintenant, le feu dans les décombres !... Des faces sanglantes... Des membres calcinés... Oh ! Oh ! Oh ! Oh ! De ses doigts se voilant la figure, elle se laissa choir dans un fauteuil.

— Mais où donc voyez-vous tout ça ? questionna le pauvre Boulurot, qui, bouleversé par ce monologue tragique, se demandait si son amie n'était point frappée de folie.

Elle balbutia :

— Là-bas... la-bas... très loin.

Cependant elle s'apaisa ; ses traits se détendirent ; elle prit la main de Boulurot :

— Ah ! vous êtes là, mon ami, soupira-t-elle.

— Venez, lui dit l'agent de change, je vais vous aider à vous coucher.

Il espérait, le rusé, profiter de la circonstance et poursuivre le dessein que le délire de Josyane avait si malencontreusement traversé. Elle pénétra ses intentions :

— Non, pas aujourd'hui, je vous en supplie ! Ce qu'il me faut, c'est le calme. Laissez-moi me remettre seule de cet affreux cauchemar. Revenez demain.

Il dut partir. Dans la rue, ayant acheté un journal du soir, il y lut avec stupeur : « Tremblement de terre en Corée ». Suivaient les détails, exactement ceux qu'avaient donnés Josyane : arbres abattus, ponts rompus, maisons effondrées. Ainsi, par un troublant phénomène de télépathie, Josyane avait eu l'intuition du cataclysme dans tous ses détails.

Ce ne fut pas sans appréhension que M. Boulurot, le jour d'après, retourna rue de Sfax : Josyane l'accueillit souriante.

Il lui demanda comment elle se portait :

— A merveille, répondit-elle.

— Malgré ce qui s'est passé ?

— Que s'est-il donc passé ?

— Vous savez bien... le tremblement de terre de Corée que vous avez ressenti par télépathie.

— Quel tremblement de terre ? Quelle télépathie ? interrogea Josyane d'un air d'absolue candeur.

Elle avait tout oublié !

Boulurot, qui ne venait pas chez elle pour s'initier aux Mystères des maladies nerveuses, n'insista pas, et, comme elle semblait en humeur de tendresse, il donna à l'entretien un tour plus galant. Leurs relations reprirent sans autre incident jusqu'au jeudi de la semaine suivante : ce jour-là, au moment où M. Boulurot escomptait de prochaines voluptés, elle retomba en transes :

— Oh ! s'écria-t-elle, c'est épouvantable ! Je vois la locomotive couchée sur le flanc, des wagons renversés... Que de ferrailles tordues !... Il y a des morts, beaucoup de morts...

Pendant un quart d'heure la lugubre évocation continua.

Cette fois encore, de même que la semaine précédente, M. Boulurot dut se retirer. Il apprit en descendant, par une feuille du soir qu'une rencontre de trains avait eu lieu la ligne de Toulouse. Josyane l'avait ressentie par télépathie comme le tremblement de terre. Chaque semaine, elle eut crise ; c'était tantôt un assassinat, tantôt une inondation, tantôt un incendie qu'elle annonçait et l'événement vérifiait prédictions. Toutes ces catastrophes faisaient une victime de plus : l'infortuné Boulurot, qu'elles privaient hebdomadairement de ses plus douces prérogatives.

Pendant un temps, il s'enorgueillit de posséder une maîtresse douce d'une si extraordinaire sensibilité ; mais le don de double vue n'ajoutait rien aux capacités amoureuses de Josyane, il se décida, en fin de compte, à aller demander à un psychiatre réputé de la guérir! Prodigieusement intéressé, le maître souhaita examiner un sujet aussi remarquable.

Mais, le matin même du jour où il devait lui amener Josyane, en arrivant à son bureau, M. Boulurot y trouva ce billet, signé de la femme de chambre de sa maîtresse : « Madame m'ayant fichue salement à la porte, je n'hésite plus à manger le morceau. Sachez donc qu'elle vous cocufie avec un jeune rédacteur de l'agence Havas. Il lui téléphone au début de l'après-midi les dernières nouvelles, quand il veut vous remplacer auprès d'elle de cinq à sept. Voilà pourquoi Madame pique sa crise et comment elle est si bien informée, M. Boulurot, vous êtes une poire. Avec mes respects, Sidonic Machut. »

Depuis, Josyane attend vainement la visite de M. Boulurot. Quant au savant psychiatre, n'ayant pu observer personnellement le cas curieux qui lui avait été signalé, il s'est résigné à l'expliquer par des hypothèses audacieuses dans un rapport dont il donnera prochainement lecture à l'Académie de Médecine.

Gabriel Timmory.

A lire aussi :

Gabriel Timmory - La Grande idée du Docteur Viarne (1924)

Gabriel Timmory - Télépathie in Paris-plaisirs n°35 de mai 1925.

Gabriel Timmory - Télépathie in Paris-plaisirs n°35 de mai 1925.

Gabriel Timmory - Télépathie in Paris-plaisirs n°35 de mai 1925.

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