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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

"Les Heures parisiennes : 1930" de Pierre Ulysse fut publié dans Paris-plaisirs, mensuel esthétique, humoristique et théâtral n°19, du 30 décembre 1923.

Les illustrations sont de Jaquelux et André Galland (et non "Galand" comme l'indique la revue. Merci Guy Costes !).

Que faire, au bout de l'an, sinon passer en revue les événements périmés ou rêver aux futurs avatars ; c'est, là, un thème bien connu depuis sa créatrice..., Mme de Thèmes... En 1930... donc, le problème de la circulation parisienne est si bien résolu que le Préfet de Police se voit obligé de faire sortir, des collections du Musée de Cluny, de vieux fiacres, de les disposer habilement à chaque carrefour de façon à ralentir la circulation devenue trop rapide , ces mesures patriotiques ayant l'avantage de diminuer les importations d'essence, de caoutchouc et de faire monter le franc.

La mode des cheveux courts pour les femmes, l'ouverture au sexe faible de toutes les carrières, la pratique de tous les sports ont amené progressivement la disparition de ce sexe.

D'ailleurs, le besoin de femmes ne se faisait plus sentir ; le sport de l'amour avait été complètement délaissé pour tous les autres, l'envahissement de toutes les scènes par des danseurs suédois, de tous les salons de peinture par des peintres cubistes avaient achevé de dégoûter complètement les hommes du doux déduict cher à nos aïeux qui aimaient, eux, regarder l'amour en face ; les femmes étant devenues hommes et les hommes... on comprend bien qu'il n y avait plus qu'une race unique, composée de « monosexuels »... comme on les appelait.

Malgré les efforts de Louis Forest et du club des s'empiffreurs, la cuisine française avait été renouvelée complètement par l'adoption des pratiques d'outre-atlantique. Chacun faisait sa cuisine dans sa propre bouche, comme le reste... en y versant viandes bouillies et légumes cuits sans sel arrosés de Lea and Perrins ou d'extrait de vitriol à la tomate. Les pâtisseries se confectionnaient au gingembre, à l'huile de foie de morue et au blanc de baleine.

Le boulevard avait disparu, ou plutôt, il était entièrement occupé, de la Madeleine aux Variétés par des Banques anglaises, sud-américaines, nord-asiatiques, etc. ; il y restait deux cinémas de trente places à l'usage des enfants au-dessous de cinq ans et un café, devant lequel s'arrêtaient les auto-cars à grande vitesse. (Visite de Paris en 35 secondes, 2/5').

Les visiteurs pouvaient contempler curieusement, derrière des glaces, maintenus à une température douce, quelques vieux, excessivement vieux manilleurs. Et Montmartre ? Hélas, trois fois hélas !, la dernière boîte de nuit venait d'être acquise par un Consortium du Pétrole et, on comprend très bien que, malgré tout, les clients se faisaient de plus en plus rares.

Il n'y avait plus d'octroi ! Longtemps la Ville avait fait les sacrifices nécessaires à servir leurs petites rentes aux bons préposés, mais le dernier, malgré les soins attentifs dont on l'avait entouré, en dépit d'une existence si calme, si reposante venait de mourir. La Ville lui avait fait d'imposantes funérailles.

Paris s'étendait à l'infini et de ses derniers faubourgs on pouvait apercevoir déjà par temps clair, ceux de Lyon, Lille, de Bordeaux. C'est pourquoi (nil novi sub sole) appelait les quartiers excentriques, les bordeaux.

Pour sortir de la ville, même sur une 500 HP (abréviation alors usitée de Hache-Pneu), il fallait, on le voit, quelques heures, assez gaies, passées à défiler le long de gigantesques usines ou d'immenses cités ouvrières. Néanmoins, le goût ambulatoire n'avait point diminué, si bien qu'il n'existait plus aucun lieu de réunion publique en la capitale, plus de théâtres, bien entendu.

Le triomphe généralisé de la race des « Monos », et la disparition du sexe féminin avait entraîné forcément celle de l'adultère dès lors plus de pièce possible. L'industrie de MM. Quinson, Mirande, Verneuil de Flers, Croisset, Frondaie, Guitry (qui avait eu cependant le temps d'écrire à la machine, trois cent quatre vingt dix neuf mille actes divers) avait sombré devant l'indifférence totale de la multitude, hélas incompréhensive et au porte monnaie réfractaire.

La classe ouvrière, les gens de maison, les parents et amis des artistes qui seuls, avaient droit d'assister aux répétitions générales (depuis la disparition des Demi-mondaines, Poules, autres gallinacés) s'étaient lassés, eux aussi et préféraient le phonographe ou les merveilles harmonieuses de la T. P., ou P. T. sans fil, à domicile.

A la demande d'un journal du soir, super-sportif et ennemi des Courses de taureaux, les hippodromes avaient été supprimés, de peur de fatiguer les pauvres chevaux. Par contre il y avait quotidiennement de grands matchs de Fout-Fout, avec pari-mutuel. Cinq cent mille personnes vivaient à Paris de ce commerce lucratif.

La guerre, devenue une industrie enfin classée et réglementée, était comme les armées, permanente. Les combats avaient simplement pour but d'employer les munitions fabriquées en grandes série et de permettre à MM. les Industriels de faire, à l’État, leurs livraisons, à date fixe. Toute fourniture au dessus de cent mille tonnes conférait de droit, au fournisseur, l'attribution de la légion d'honneur. Il y avait une fabrique de ruban rouge qui occupait une surface égale à trois départements. (On s'était heureusement débarrassé des anciens combattants, survivant malgré tout, en les envoyant au bagne).

D'ailleurs, on en fabriquait de tout neufs, comme on voulait ; on avait eu soin de conserver quelques spécimens de l'espèce féminine et on imitait, à leur égard, les procédés de reproduction intensive en usage dans nombre de colonies d'insectes. Dès lors, fabriquer un million de combattants était un jeu ; les usines de puériculture occupaient d'immenses espaces en pleine campagne ; comme il n'y avait qu'un seul sexe à fabriquer : le « Mono », ça allait bien plus vite et pas de chances d'erreurs !

Plus de femmes, plus de bijoux ; les perles servaient à faire des plaques indicatrices de noms de rues, visibles la nuit ; personne ne les volait, la publicité était morte.

Les chansonniers, les humoristes professionnels dont le talent consistait à mettre en scène un petit nombre de personnages connus tels que : Arthur Meyer, d'Annunzio, Maurice Rostand, Citroën, Cornuché, Alphonse XIII, Henri Bordeaux, Cécile Sorel, Emilienne d'Alençon, tremblaient de voir disparaître leurs moyens d'existence ; ils obtinrent, du gouvernement, le droit de placer sous séquestre les dites personnalités. Mais, hélas, tout a une fin ; lorsque Cornuché, mourut, le dernier, le dernier humoriste, claqua le lendemain d'une méningite.

Une formidable tape sur l'épaule venait de me réveiller ; je m'étais endormi ce soir du 31 décembre. Et déjà, mon ami Jaquelux m'entraînait dehors.

La rue Pigalle rutilait de mille feux ; sur les boulevards emplis d'une foule joyeuse j'aperçus maint délicieux minois... Qu'avais-je donc rêvé ? Sur deux kilomètres nous fûmes arrêtés par trente embarras de taxis non provoqués par la Préfecture de police, mais, si j'ose dire, automatiques ! A table on me servit, dans ce restaurant chinois que j'apprécie, du caviar, un rizotto à l'italienne, des canetons à l'espagnole, le garçon était hollandais, je pus faire de l'œil à une charmante danseuse russe du temps que le maestro — un polonais — me jouait ma czarda préférée aussi bien qu'à « Boudapest ».

Ah ! c'était bien toujours Paris, le joyeux et gai Paris !

Pierre Ulysse

Pierre Ulysse "Les Heures parisiennes : 1930" in Paris-plaisirs n°19 du 30 décembre 1923.

Pierre Ulysse "Les Heures parisiennes : 1930" in Paris-plaisirs n°19 du 30 décembre 1923.

Pierre Ulysse - Les Heures parisiennes : 1930 (1923)

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