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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

"L'Amour à Paris en 2024", écrit par Gaston Derys et illustré par Vaillant, fut publié dans Paris-Plaisirs, mensuel esthétique, humoristique et théâtral n°21 du 25 février 1924.

Cette nouvelle a été rééditée dans le Bulletin des amateurs d’anticipation ancienne et de littérature fantastique n°12 bis du quatrième trimestre 1993 : un numéro déjà présenté sur le Blog dédié aux frères J.-H. Rosny, qui nous explique "La cause réelle de l’extinction des dinosaures", un dessin humoristique repris dans le sujet Humour préhistorique (Partie XIII).

On trouve aussi dans le B.A.A.A.F. n°12 bis une présentation de "Le Char fantastique, de Norbert Sevestre et Un Tank dans la forêt brésilienne, d’un Anonyme ou de Nick Goron", par Marc Madouraud.

"Le Char fantastique" est aussi présenté et détaillé, sur le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.), dans l'article : Norbert Sevestre - Le Char fantastique (1929).

 

A lire aussi :

Pierre Veber - La Société future (1931). Un texte qui présente de nombreuses similitudes avec "L'Amour à Paris en 2024" de Gaston Derys.

Gaston Derys - L'Amour à Paris en 2024 (1924)

Gaston Derys - L'Amour à Paris en 2024 (1924)

Lettre d'Andrew Parker à son ami Douglas Raid, de Chicago.

My old fellow,

Je t'ai promis de t'envoyer mes impressions sur la vie parisienne. Mais, depuis six semaines que je suis ici, j'ai mené une existence tellement agitée, tellement tourbillonnante, que je n'ai pas eu le temps de t'écrire. Enfin, je prends mon courage à deux mains et je m'exécute.

Paris n'a pas volé sa réputation, C'est bien la capitale universelle de la gaieté et du plaisir.

L'aéro-transatlantique m'a amené sans encombre à la terrasse de Saint-Germain, où se trouve la gare de la ligne Paris-Amérique du Nord.

A peine débarqué, visite sanitaire.

Des doctoresses m'ont examiné des pieds à la tête, après m'avoir fait déshabiller. Elles m'ont ausculté, palpé, mesuré, vérifiant avec une égale sollicitude la résistance de mes organes respiratoires et le bon état de ceux que la Providence nous a donnés pour transmettre la vie dans la joie et dans l'enthousiasme.

Gaston Derys - L'Amour à Paris en 2024 (1924)

On m'a remis ma fiche sanitaire en me prévenant que je devrais la faire viser tous les quinze jours, après avoir subi un nouvel examen.

Je passai ensuite dans une petite salle où je fus douché, puis massé par une machine à masser, composée de tiges de métal terminées par des mains en caoutchouc.

Une doctoresse me conduisit dans un petit salon meublé de nattes et de coussins où je me trouvai en présence d'une jeune fille d'un plastique impeccable, uniquement vêtue d'une cigarette et de quelques bagues. Elle m'embrassa sur la bouche en signe de bienvenue et nous demeurâmes seuls. Je te laisse deviner la tournure que prit incontinent l'entretien.

Au bout d'une demi-heure, nous éprouvâmes le besoin de causer. Mais, comme elle ne baragouinait que quelques mots d'anglais et moi quelques mots de français, elle parla pendant quelques minutes dans une sorte de récepteur téléphonique fixé sur une boîte munie d'un pavillon de phonographe, appuya sur un bouton, tourna une manivelle, et son discours sortit du pavillon traduit en anglais. Le phonographe-traducteur est la dernière invention française. Je sus, par le truchement de cet ingénieux appareil, qu'une loi récente obligeait chaque étranger débarquant en France à acquitter une prestation en nature, qui consiste à payer de sa personne pour tenter de rendre mère une des fonctionnaires des Haras Nationaux. Naturellement, seuls les individus bien balancés et pourvus d'une fiche sanitaire de premier ordre sont admis à verser cette contribution.

L'institution des haras humains fonctionne sur une grande échelle. Il y en a dans toutes les villes. Ils sont numérotés : le numéro d'ordre, placé à la porte, est éclairé la nuit par une lampe électrique et très apparent.

Je t'avouerai même que la fréquentation trop assidue des haras m'a bien souvent harassé fort agréablement.

Ils sont tenus par une fonctionnaire-diplômée qu'on appelle la matrone-major. Certains sont d'un faste véritablement sardanapalesque. Des flots d'harmonie, des pulvérisations de parfums se répandent autour des couples qui accomplissent leur devoir reproducteur.

Depuis que les femmes se sont emparées du gouvernement, une vague de pudeur a passé sur la France. C'est ainsi que toutes les maisons closes l'ont été pour de bon. Mais comme elles ont été aussitôt remplacées par une foule d'Instituts de natalité, abondamment pourvus de fonctionnaires diligentes, personne ne se plaint de ce changement d'étiquette.

Quand les formalités douanières furent terminées, mes bagages furent chargés sur un planeur où je pris place et qui m'emmena à l'Hôtel Universel. Sais-tu ce que c'est qu'un planeur ! C'est une boîte qui ressemble à ces voitures qu'on appelait jadis des fiacres et qui repose sur des patins caoutchoutés. Ça s'élève en l'air sans qu'il y ait besoin d'hélice, grâce à des accumulateurs qui, si je puis m'exprimer ainsi, emmagasinent et pompent la pesanteur.

Un tapis roulant me conduisit de la terrasse de l'hôtel jusqu'à ma chambre. On me montra un tableau garni de boutons numérotés. On lisait, sous chacun d'eux : « Bain », « Petit déjeuner », « Thé », « Cireur », « Brosses à habit », etc...

J'appuyai sur le bouton « Brosses à habit ». Et aussitôt deux roues garnies de poils et tournant fort vite sortirent d'un placard, l'une placée assez bas, pour le pantalon, l'autre pour le veston.

Je demandai au maître-d'hôtel où je pourrais rencontrer d'aimables personnes qui consentissent à meubler ma solitude.

Gaston Derys - L'Amour à Paris en 2024 (1924)

— Au Mont-Valérien me répondit-il. Avant, on faisait la noce à Montmartre. Mais, en se déplaçant vers l'ouest, la ville a transporté ses plaisirs plus loin. Je dois prévenir Monsieur qu'il faudra qu'il se munisse de billets de mariage. Nos députés, nos sénatrices et nos ministresses sont très à cheval sur la morale. Elles condamnent ces unions nées du caprice et du hasard et dépourvues de toute sanction légale... Je vais donc vous vendre un carnet de billets de mariage...

On trouve de ces billets dans tous les bureaux de tabac. C'est d'ailleurs une source importante de revenus pour l’État...

Je me fis conduire au Mont-Valérien, après un excellent dîner arrosé de bourgogne.

Encore une chose curieuse à te signaler, mon cher Douglas. La France est devenue un pays de tempérance, un pays sec, comme l'Amérique était jadis, au temps où le monde entier se gaussait de nous.

Mais les Français, qui sons toujours le peuple le plus spirituel de la terre, ne font des lois que pour les tourner. Le vin est interdit aux hommes robustes, qui n'ont pas besoin d'un réconfortant. Mais il est largement toléré en tant que remède. Chaque citoyen reste juge, en sa conscience, de la question de savoir s'il a besoin ou non d'un fortifiant. Et je te promets que les Français usent largement des roboratifs, sous forme de vin de Champagne, de Touraine ou d'ailleurs. Comme il y a un droit sur tous les produits pharmaceutiques, l’État s'enrichit en sauvegardant le principe de la sobriété. Je bus, comme tonique, un excellent chambertin qui sentait la framboise, et, comme antispasmodique, deux ou trois verres d'un cognac vénérable.

Gaston Derys - L'Amour à Paris en 2024 (1924)

Le Mont-Valérien est un endroit enchanteur où, dans des restaurants éclairés a giorno, égayés de danseuses et de musiciens, on s'amuse toute la nuit.

Les mariages s'y concluent avec une extrême facilité. J'épousai, jusqu'au lendemain matin deux exquises petites Valériennes, une brune mince et une blondinette potelée. Au milieu du souper, une vérificatrice du Ministère de l'Hygiène et des Mœurs passa et nous réclama nos cartes sanitaires et nos billets de mariage. Comme toutes ces pièces étaient en règle, elle nous gratifia d'un affable sourire. Elle m'offrit une brochure illustrée, éditée par son ministère, sur les Plaisirs du Mariage. C'est un petit tract composé par une personne soucieuse de haute moralité : pour retenir les époux à la maison, elle leur enseigne, en trente-deux leçons, l'art d'être heureux en propageant du bonheur.

Quand la vérificatrice fut partie, les petites Valériennes se moquèrent d'elle et me confièrent que leur érudition dépassait de cent coudées les banalités exposées dans l'édifiant opuscule. Nous nous servions, pour converser, du phonographe-traducteur.

Mais je te promets que les petites Valériennes n'eurent pas besoin de cet appareil pour me démontrer qu'elles avaient, dans la conversation conjugale, l'éloquence la plus espiègle et la plus souple.

A une table voisine de la nôtre, soupait une dame que l'on se montrait discrètement et qui n'était autre que la Présidente du Conseil accompagnée de son chef de cabinet.

Les femmes sont, dans tous les pays, plus nombreuses que les hommes. Il y a donc plus de votantes que de votants et il s'ensuit que si les femmes voulaient bien s'entendre, elles auraient tôt fait de s'emparer du pouvoir.

C'est précisément ce qui est arrivé en France, où, au Sénat et à la Chambre, on compte cinq femmes pour un homme.

N'empêche que ce sont les hommes qui gouvernent. Quand ils étaient au pouvoir, ils se laissaient mener par le bout du nez, tiraillés entre leur femme et leur maîtresse. Et c'étaient les femmes qui, dans la coulisse, agitaient les ficelles des pantins politiques. Maintenant que les Français ont un gouvernement féminin, ce sont les chefs de cabinet de ces dames qui tiennent les rênes.

Devenir l'amant d'une ministresse, voila le rêve de tous les jeunes gens. Quand la ministresse est dégommée, elle donne à son chéri, en signant un dernier arrêté, un bureau de tabac bien achalandé. Avec la vente des billets de mariage, un bureau de tabac rapporte presque autant qu'une ferme de dix mille têtes de bétail dans le Far-West.

T'ai-je dit que les Français étaient devenus très sportifs ?

La plupart des chefs de cabinet sont d'anciens boxeurs.

Paris compte plusieurs piscines magnifiques, alimentées par de puissantes machines qui fabriquent de l'eau avec de l'oxygène, de l'hydrogène et différents sels tonifiants, agissant heureusement sur l’épiderme et la complexion.

Gaston Derys - L'Amour à Paris en 2024 (1924)

C'est à la piscine que se décide l'avenir des jeunes gens. Des dames de haut parage viennent admirer les valeureux nageurs, qui ne sont habillés que d'un léger mouchoir, et leur jettent le leur.

Des planeurs attendent à la porte et emmènent les couples, munis de l'indispensable billet de mariage, vers un bonheur discret et régulier.

Tel obscur éphèbe, entré à la piscine sans autre atout que son physique harmonieux, s'est réveillé le lendemain secrétaire général de la puissante société des Œufs Artificiels ou conseiller technique au Contrôle Approximatif.

Pour faire rapidement fortune, à Pans, il faut savoir nager.

Un des plaisirs favoris des Parisiens du vingt-et-unième siècle, après ceux qu'ils cultivent au Mont Valérien, c'est le théâtre. Je suis allé au Théâtre Français, qui se trouvait jadis près du Louvre et qui a été transféré dans le centre de Paris, à Saint-Cloud. J'y ai applaudi, dans les rôles de coquette, une personne qui fait l'admiration de tous par son allure éternellement juvénile, Mlle Cécile Sorel.

Mais, à cette maison un peu collet-monté, combien je préfère le music-hall, où l'on donne des revues d'une somptuosité éblouissante !

Devant chaque fauteuil, aboutissent quatre ou cinq petits tubes. Celui-ci apporte de l'air frais et parfumé ; celui-là, de la citronnade, de l'orangeade ou du vermouth-cassis, ce dernier vendu, depuis que la France est un pays sec, sous le nom d’excitateur stomacal. En respirant un autre tube, on se sent vite disposé à contracter un mariage temporaire avec une des figurantes. Le droit au mariage temporaire se paie en sus du prix du fauteuil et l'on peut en jouir pendant les entractes, allongés à dessein, dans la loge de l'épouse provisoire.
Les figurantes sont jolies et nombreuses, gracieusement habillées de rayons électriques et de quelques bijoux.

Gaston Derys - L'Amour à Paris en 2024 (1924)

Enfin, je ne connais pas de pays au monde où le mariage soit plus honoré. Depuis que je suis à Paris, je m'y marie une ou deux fois par jour.

Un vieux, très vieux Parisien, qui se fait de temps en temps greffer je ne sais quelle glande de singe pour retrouver sa jeunesse alerte, m'affirme qu'au fond les mœurs ne sont pas très changées et que les Français ont toujours eu un goût très vif pour les mariages fugitifs.

Pour copie conforme,
Gaston Derys.

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