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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Fabrice Mundzik
Publié dans : #Le Journal, #Francis de Miomandre, #Ahasvérus, #Juif-Errant, #La Brigade Chimérique, #Dieu, #Radium

"La Permission du Juif-Errant", par Francis de Miomandre, fut publié dans Le Journal du 10 octobre 1917. Pas d'illustration.

L'illustration ci-dessous provient du site L'Histoire par l'image.

 

A lire aussi :

Le Juif-Errant est un des personnages de La Brigade Chimérique.

Serge Lehman, Fabrice Colin & Gess "La Brigade chimérique" (L'Atalante - 2009)

Le Jeu de rôle "La Brigade chimérique" (Sans-Détour - 2010)

Supplément pour "La Brigade chimérique" : La Gazette du Surhomme

Suppléments et aventures pour "La Brigade chimérique"

Francis de Miomandre - La Permission du Juif-Errant (1917)

Francis de Miomandre - La Permission du Juif-Errant (1917)

La permission du Juif-Errant

 

Depuis dix neuf cent dix-sept ans que durait son pèlerinage à travers le monde, le pauvre Ahasvérus était bien fatigué. Mettez-vous à sa place. Il avait parcouru l'univers dans tous les sens, et il commençait à la connaître par cœur, cette vieille terre sans surprises où les pires révolutions politiques ne changent pas d'un iota la forme des paysages. Et puis, il voyageait dans des conditions tellement spéciales !... Il ne pouvait jamais s'arrêter. Cela donnait à ses pérégrinations l'amertume d'un perpétuel regret, sans compter qu'il commençait à vieillir. Il n'était déjà plus tout jeune à Jérusalem, en l'an un. Enfin, pour tout dire en un mot, il en avait plein le dos de son absurde métier...

Or, une nuit, une nuit qu'il se trouvait à Versailles, couché dans une petite chambre d'un hôtel de demi-second ordre, il eut un rêve. L’Éternel lui apparut, avec une barbe à peu près pareille à la sienne, mais beaucoup plus propre, et lui parla en ces termes :

« Ahasvérus, j'ai pitié de toi. Je ne te renvoie point dans tes foyers parce que je ne puis pas me dédire, t'ayant maudit, et aussi parce que tu n'as plus de foyers. Mais je t'accorde un petit congé. Un mois plein, pour soigner tes durillons et te faire faire une redingote neuve (celle que tu t'es commandée à Londres le jour de la mort de George III est devenue vraiment trop verte)... Cette permission, tu peux la passer à Paris. Amuse-toi bien. »

Ahasvérus se réveilla tout joyeux. Il n'avait pas vu Paris depuis le jour de l'avènement de Louis XV, et c'était déjà une ville charmante, populeuse, gaie, où tout avait un air de fête. Il avait fallu traverser (comme toujours), sans s'y arrêter, ce lieu de plaisir et de bonheur. Quelle aubaine de pouvoir y demeurer, cette fois, quatre semaines toutes pleines ! Il ne s'était jamais senti plus dispos. Il empoigna son bâton d'un geste énergique et prit la route de la capitale. « C'est amusant, se disait-il, de penser que j'ai aujourd'hui tout juste deux mille ans. Ce sont mes noces de radium ! »

Il s'arrêta à la porte de Saint-Cloud et là, puisque c'était l'entrée de Paris, il cessa de marcher à pied. Il prit le tramway de Louvre-Versailles pour se reposer, et monta en premières, où il s'installa sur une banquette capitonnée, à côté d'un monsieur à binocles.

Une dame armée d'une sacoche fit alors son entrée dans la voiture en criant, comme dans la trompette de Jéricho :

— Hassons les places, s'il vous plaît. Vous n'avez pas trois sous ? J'en veux pas de votre argent. Je suis obligée de faire l'appoint. Criez pas, ou je vous jette dehors, moi, mal élevé. Vous en avez menti, je le sais, moi, que vous cachez vos sous, et que vous payez en billets exprès pour mettre du billon de côté, espèce de vendu, embusqué, malappris !...

Ces dernières paroles s'adressaient plus spécialement au monsieur à binocles qui n'avait qu'un billet de 5 francs pour toute monnaie. Ahasvérus, aimablement, lui vint en aide :

— Permettez-moi, dit-il, de vous rendre ce petit service. On a toujours cinq sous, n'est-ce pas ?...

Et il sortit cette somme de sa poche... deux fois de suite ; la première pour les donner à son voisin, la seconde pour payer lui-même sa place.

Mais il fallait que ce monsieur à binocles fût un bien mauvais caractère, car au lieu de remercier Ahasvérus de son obligeance, comme il l'aurait dû, il dit d'un air amer :

— Il y a tout de même des gens que la crise de la petite monnaie n'atteint guère. On se demande bien où ils trouvent tous ces sous, par exemple.

Le Juif-Errant ne répondit rien. C'était le plus prudent. Et puis, il approchait du centre de Paris, il était tout heureux. Il oublia vite ce petit incident.

Sitôt qu'il fut arrivé à destination, il se dirigea vers les boulevards. Remettant à l'après-midi ses visites au coiffeur, au hammam, au- tailleur, au chapelier, au bottier, au chemisier, il entra dans un grand café et se commanda pour son deux millième anniversaire un. déjeuner fin. Une petite dame magnifiquement vêtue et fort irritée vint s'asseoir à côté de lui.

— Figurez-vous, dit-elle, que mon ami m'a posé un lapin. Mais comme je sais qu'il doit venir ici avec une copine, je ne serais pas fâchée qu'il me vît en compagnie. Comme ça, il saura que je n'attends pas après lui. Vous au moins, vous avez l'air sérieux. Vous venez certainement de Russie. Êtes-vous pour Kornilov ou pour Kerensky ?

— J'ai rencontré Pierre le Grand, autrefois, dit mélancoliquement Ahasvérus. Nous avons causé dix minutes ensemble. Mais je l'ai perdu de vue depuis, comme tous mes amis, hélas !...

— Oh ! conclut la petite dame, il n'y a pas que vous... Le monde est plein de lâcheurs et de sales types.

Pour se consoler, ils firent un repas excellent, avec douze hors-d’œuvre, un turbot géant, du chevreuil, des fruits de Chanaan et pour arroser tout cela un champagne rose comme un coucher de soleil de Fragonard... Au café, Ahasvérus, très attendri, disait à la petite dame :

— Pendant tout le temps que je resterai à Paris, vous vivrez, sur un pied de soixante mille francs par an. Et en outre, vous aurez un collier de haricots secs, puisqu'il paraît que c'est la mode...

— Ce que je voudrais aussi, répondit la jeune femme, c'est des sous. Beaucoup de sous pour ne pas être forcée de laisser des pièces blanches comme pourboire à tous ces sales larbins qu'on rencontre partout et qui n'ont jamais de monnaie.

— Comme s'il en pleuvait, riposta le généreux protecteur...

— Vous avez donc beaucoup de sous ?

— Vous allez voir...

Il appela le garçon.

— Que vous dois-je ? demanda-t-il.

Le garçon apporta l'addition. Il y en avait pour cent quatre-vingts francs.

Ahasvérus se mit en devoir de payer. Interminablement, sans se lasser, il extrayait de sa poche des paquets de cinq sous qu'il empilait sur la table. Le gérant, le sommelier, le maître d'hôtel formaient autour de lui un groupe extasié. Les consommateurs s'étaient levés. La petite dame les regardait, toute fière, comme pour dire :

— Hein ! il vous en bouche un coin, mon protecteur !...

Mais voici que du fond de la salle s'était levé le monsieur jaloux du tramway, et qu'il abordait Ahasvérus :

— Il y a plusieurs heures que je vous ai à l’œil, vous, dit-il. Pourriez-vous me dire d'où vous tenez tous ces sous ?...

— Mais, balbutia le Juif-Errant, tout le monde sait... L’Éternel m'a permis...

— Je suis inspecteur de police, et chargé de rechercher les gens qui étouffent le billon. Vous vous expliquerez au Dépôt.

Puis à deux acolytes qu'il avait amenés avec lui :

— Fouillez-le.

Ce qu'ils firent. Mais plus ils fouillaient, plus il sortait de sous, de la poche du vieillard. Les assistants se ruaient pour les ramasser. Il y eut une rixe générale et sanglante. Et comme Ahasvérus, machinalement, défendait sa poche magique et convoitée, il fut tout simplement étranglé par un consommateur plus avide que les autres.

Et c'est ainsi que finit la première journée de sa malencontreuse permission.

FRANCIS DE MIOMANDRE.

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