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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Fabrice Mundzik
Publié dans : #Robots, #L'Intransigeant, #Savant, #Pierre Dominique, #Détective, #Experiences, #Anticipation Ancienne
Pierre Dominique - Le Robot (1937)

Pierre Dominique - Le Robot (1937)

Régine a éteint sa lampe. Du fond de sa chambre, la fenêtre ouverte, la jeune femme étendue sur son divan, bien emmitouflée d'ombre et de silence, hume les odeurs de la nuit, regarde les étoiles en écoutant flûter les crapauds. Brusquement un aboi de chien rompt le charme, puis la voix de la bête s'étrangle et c'est un long cri de femme et, sur la route, la galopade d'une fuyarde en sabots. Une peur saisit Régine qui se soulève un peu pour écouter, mais le silence réapparu l'apaise, et deux minutes plus tard, quand sonne un pas sur les dalles devant la maison, elle murmure :

— C'est lui.

Son amant va venir la voir. L'heure est assez romantique pour cela et son romantisme sera encore exaspéré par le fait que le mari de Régine lit ou dort dans la chambre à côté. C'est un mari étrange, maladif, paresseux et lettré, et qui consacre ses soirées à lire du grec. Tout à l'heure, la jeune femme a donné du poing dans la cloison, crié : « Bonsoir ! ». D'une voix lointaine et lasse, il a répondu : « Bonsoir ! » Et Régine, éteignant sa lumière, s'est mise à attendre son amant dans le silence et dans l'obscurité.

Tout à l'heure, à peine la bonne partie se coucher, Régine à pas de loup s'en est allé ouvrir la porte du bas afin que tout cédât sans bruit devant l'arrivée de l'homme qu'elle attend. Un amant d'ailleurs aussi bizarre que son mari : M. Lesourd, un voisin, ingénieur doublé d'un mécano, qui mange sa fortune dans la construction de machines bizarres et qui par-dessus le marché, assomme Régine à vouloir l'épouser au lieu de se contenter de l'essentiel. Oui, un amant bizarre, inquiétant par moments. Qui sait ? Dangereux peut-être.

La porte du bas vient de s'ouvrir. Maintenant, l'escalier crie. Chaque marche donne son petit cri plaintif, un peu plus haut peut-être que d'habitude. Un pas sage et ferme. Elle connaît bien ce pas-là. Peut-être est-il ce soir plus sage et plus ferme encore.

Face à la fenêtre, les yeux clos, Régine attend que la porte de sa chambre s'ouvre derrière elle. C'est un rite qui lui est cher. Elle attend un baiser dans le cou. Et soudain, le pas, derrière la porte, se détourne. Le visiteur prend le couloir. Pourquoi ? Il va chez son mari ? N'est-ce donc pas son amant ?

Elle se lève d'un bond, vient à la fenêtre. Dans la courette, elle distingue la forme d'un homme prêt à franchir le seuil.

— C'est vous, Désiré ?

— C'est moi.

Cette lois, c'est M. Lesourd. Il s'engouffre dans le corridor. Régine ouvre la porte devant lui qui monte quatre à quatre et tend brusquement des mains tremblantes et glacées.

— Malade ?

— Quelle idée !

Il a l'air de tendre l'oreille.

— Quelqu'un est chez mon mari, dit-elle. Je ne sais pas qui. Le soir il ne reçoit jamais de visites.

— Ah ! oui, quelqu'un, dit l'amant.

Et il avale difficilement une gorgée d'air.

De l'autre côté de la cloison on entend alors un grand craquement, puis c'est la voix du mari : « Oh ! » Puis une ébauche de plainte. Régine prend son amant aux épaules et le sent qui tremble de tout son corps.

— Qu'est-ce qui se passe ? Ami, dis-moi, parle-moi...

Son mari est un étranger pour elle. Mais tout de même il faut savoir. Il faut l'aider peut-être. Elle écoute. Plus rien. L'angoisse est trop forte.

— Je vais aller voir.

— Non, dit-il d'une voix dure. Je ne veux pas.

Il la tient dans ses mains solides. Régine se devine au bord d'un drame. Dans cette obscurité, le visage de son amant lui est impénétrable. Ah ! dans la chambre à côté, on marche. L'homme de tout à l'heure revient. Du même pas solide et ferme. N'a-t-il donc fait que dire un mot au mari de Régine ? Et alors pourquoi ce cri de stupeur ? Si Régine n'était pas tenue, embrassée par M. Lesourd, elle cognerai à la cloison... Mais M. Lesourd la tient, la serre à lui faire mal. Le pas suit le couloir, sonne sur le palier, descend les marches lentement, avec la régulière sagesse d'une machine.

— C'est fini, dit l'amant d'une voix étouffée.

— Mais quoi, bon Dieu ? demande Régine.

Dans l'ombre, elle s'appuie du front contre la joue de l'autre, une joue glacée. Elle n'en peut plus, Des idées folles lui passent par la tête. Cet amoureux à moitié fou jusqu'où a-t-il été ? Ce jaloux n'a-t-il pas confié à quelque mercenaire une besogne atroce ?

— Dites-moi un mot, ce que vous voudrez, que je ne me sente pas toute seule.

Mais Lesourd a bien autre chose à faire. Il se penche à la fenêtre, suivant passionnément la marche de l'homme qui maintenant descend le chemin vers sa maison à lui du même pas tranquille et régulier.

— Qui est-ce ? dit-elle encore, toute accrochée lui.

Brusquement, il jure. Au beau milieu de la pente, l'homme s'est arrêté. Lesourd se dégage d'un bond, et sans prendre la précaution d'amortir le bruit de ses pas, il descend l'escalier quatre à quatre.

Régine est là, les bras vides, elle regarde autour d'elle, les mains aux tempes. Rien n'a bougé dans cette chambre. Rien. Quelles absurdes idées vient-elle de se faire ? Elle a peur, elle allume, elle se jette vers la glace, ne se reconnaît plus, tellement elle a l'air égaré, elle frappe du poing à la muraille.

— Allo, Paul ?

« Il dort », se dit-elle.

Puis le souvenir de la plainte de tout à l'heure lui revient.

— Allo, Paul, réponds-moi.

Rien. Lui qui a le sommeil si léger. Elle sort alors, elle court dans le corridor, arrive à la porte de son mari. De la lumière sous la porte ! Elle pousse le panneau brusquement, sans frapper, parce qu'elle sait déjà qu'il ne répondra pas. Et il lui apparaît sous l'éclat dur de l'électricité, renversé sur le côté, une main encore crispée sur son livre, la tête rejetée vers le mur, comme s'il avait cherché à s'éloigner du coup qui pourtant l'avait rejoint, lui avait fait éclater la tête. Les yeux sont à demi ouverts, le front tout rouge, le crâne enfoncé, à demi broyé. Sur le drap, le sang s'élargit en nappe. Aucune trace de lutte. Il s'est retourné sans doute, a fait : « Oh ! » et, la tête rejetée en arrière, il a reçu le coup. Un coup terrible. Sa main est encore chaude, Régine la saisit et, la saisissant, revit soudain une multitude d'instants heureux, la reconnaît comme une source de joie et de paix aujourd'hui tarie. De désespoir, elle la laisse alors retomber. L'odeur du sang se mêle à celle des lilas. Elle se sent défaillir. Pour échapper au cadavre, elle éteint. Mais dans l'ombre, dure et grandit l'odeur du sang. Alors, Régine a peur que le mort ne soit pas mort et la saisisse. Elle jette un cri. Quel secours ? Un seul. Cet homme, son amant qui vient de partir, il faut courir après lui ; il sait, lui, il sait tout. Elle descend quatre à quatre folle de terreur. Elle court. Et, soudain, au bas de la pente, à mi-chemin entre sa maison et celle de Lesourd, elle voit deux formes devant elle. Elle devine Lesourd. Oui, c'est lui avec l'autre.

— Reste ici, dit son amant d'une voix dure.

Le tutoiement l'effraye.

— Attention ! On peut nous entendre...

Mais il hausse les épaules :

— Il s'agit bien de ça. Reste ici. Ne bouge pas. Je vais aller chercher de quoi le réparer. Si je puis...

Il a l'air accablé.

— Détraqué, dit-il, détraqué...

Régine est sans voix. Devant elle, un colosse vêtu d'un ample pardessus, le front caché sous un grand chapeau, un masque sur le visage. Ses pieds sont larges. Il serre des poings énormes. Arrêté net, au bord du chemin, la face tournée vers la maison de M. Lesourd, il ne bouge plus.

— Je cours, dit l'autre.

Régine reste là, stupide, près de |'être... non, non, pas un être — elle a compris maintenant — une machine. La machine qui est entrée dans la chambre de son mari. La machine meurtrière. Tout à coup, elle voit des gens venir par un petit sentier qui coupe la route. Seule, elle est seule. Les gens vont passer, lui demander... Elle songe que, là-haut, dans la maison, le mort se refroidit. Elle a l'idée de s'enfuir, mais une faiblesse lui vient, elle s'accote à la machine et, dans ce mouvement, touche le poing englué d'une matière épaisse où elle devine du sang. Alors, elle défaille et, pour ne pas tomber, s'accroche à l'épaule de fer. Elle a l'air amoureusement pendue au cou d'un homme. Les gens traversent la route. Ils se mettent à rire. Et l'un d'eux dit gentiment :

— Bonsoir les amoureux...

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