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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

"La Société future", de Pierre Veber, fut publié dans Lisez-Moi (Nouv. série) n°222 du 25 juillet 1931.

Guy Costes nous précise que ce texte est paru précédemment en 1900, dans "Tourtes et bonnes" publié chez Ollendorff.

Les "papiers timbrés" pour le mariage, que décrit Pierre Veber, sont très proches des "billets de mariage" évoqués par Gaston Derys, en 1924, dans "L'Amour à Paris en 2024".

Il faut aussi préciser qu'il y a d'autres convergences d'idées, entre ces deux textes : les "Haras Nationaux", ainsi que ces "maisons closes [...] remplacées par une foule d'Instituts".

Le texte de Pierre Veber n'est pas illustré. L'illustration ajoutée, afin d'agrémenter cette publication, est de Vaillant..

 

A lire aussi :

Marcel Périn - Le Nid ailé (1920)

Pierre Ulysse - Les Heures parisiennes : 1930 (1923)

Gaston Derys - L'Amour à Paris en 2024 (1924)

Gabriel Timmory - La Grande idée du Docteur Viarne (1924)

Gabriel Timmory - Télépathie (1925)

Pierre Veber - La Société future (1931)

Pierre Veber - La Société future (1931)

La Société future

Comme je sortais du Congrès féministe, hier, je me suis endormi et j'ai fait ce rêve :

Les revendications féministes avaient triomphé, à tel point que les hommes s'habillaient en femme pour monter en bicyclette. L'égalité était parfaite, et l'on avait modifié l'expression « sexe faible » en « sexe roublard ». Les vieilles facéties des chroniqueurs se trouvaient réalisées ; à la Bourse, les femmes criaient les cours, d'une voix perçante ; au Palais, elles plaidaient ; elles jugeaient ; elles tenaient la moitié des études de notaires et d'huissiers.

L'abolition des anciennes lois était déjà oubliée ; les nouvelles lois donnaient les meilleurs résultats. Je cheminais dans les rues, flânant, et tout étonné de ce que je voyais ; soudain, j'entendis comme un murmure :

— Monsieur, voulez-vous me permettre de vous accompagner ?

Une dame d'un certain âge me prit le bras, sans façon.

— Où êtes-vous employé, mon enfant ? Dans une maison de couture ? Vilain métier ; ces jolies menottes ne sont pas faites pour être gâtées par les aiguilles. Si vous voulez, on vous offrira une meilleure situation ; je ne suis plus toute jeune, mais je suis sérieuse, et je vaux mieux que ces enjôleuses qui ont vite mis un jeune homme à mal, en lui promettant le mariage.

Vous n'aurez pas de ces désagréments avec moi ; je vous meublerai un entresol confortable, où j'irai vous visiter de cinq à sept, et en secret, ma position ne me permettant pas de m'afficher.

— Vous êtes mariée ?

— Non. Je suis magistrate : Procureuse de la République. Et, plus tard, je vous constituerai une petit dot ; vous vous unirez honnêtement et vous achèterez un fonds de modiste. Tenez, j'avais un ami à qui j'ai fait faire ses études de médecine ; quand nous nous sommes quittés, je lui ai payé un cabinet de sage-homme.

J’eus grand'peine à repousser les offres de cette vieille dame, mais j'acceptai sa compagnie. Elle m'expliqua les réformes :

— Il n'y a donc plus de mariage légal ?

— Non ! A la suite de la conquête de Madagascar, une coutume hova s'introduisit en France. Les jeunes fiancés furent astreints à vivre ensemble quinze jours, si les parties se convenaient réciproquement, elles signaient ensemble un bail de trois, six, neuf, renouvelable. Ce fut la base de la nouvelle législation ; on introduisit seulement une clause stipulant le dédit, en cas de séparation ou d'adultère. Et désormais, il n'y a plus d'adultère. Le seul moyen n'était-il pas de frapper les délinquants à la bourse ? On introduisit aussi une clause réglant les dots.

— Ah ! il y a des dots encore ?

— Elles sont obligatoires. Sinon, comment paierait-on l'amende ? Le marié et la mariée doivent apporter un minimum de deux mille francs, placés à la Caisse des Dépôts et Consignations.

— Qui est cette dame décorée que vous saluez ?

— Une haute fonctionnaire : la Directrice Générale des Maisons publiques du département de la Seine.

— Ah ! vraiment ?

— Un poste très recherché, mais surtout honorifique. Lorsque l'on a réglementé la prostitution, à la suite du congrès féministe de 97, cette dame dirigeait une entreprise privée, qui prospérait ; on s'adressa aussitôt à elle qui, en qualité de spécialiste, apporta un utile concours aux réformateurs. Est-il possible que vous ignoriez cela ?

— J'arrive de ma province.

— Alors vous ne connaissez pas encore l’École Normale des Jeunes Hétaïres ?

— Hélas ! non.

— Il faudra que je vous fasse visiter cela ; ah ! c'est supérieurement organisé. On y entre après examen ; on y reste trois ans. Les aspirantes ne doivent pas avoir plus de seize ans, et moins de douze. A la sortie, d'après l'examen de classement, on envoie les jeunes employées en province ou à Paris.

— Que leur apprend-on, durant ces trois ans ?

— Tout ce qui concerne leur état, Dame ! c'est varié ; elles suivent aussi des cours de littérature, d'histoire et de philosophie ; avec elles, quand on a fini de rire, on peut causer. Il est rare que l'on ne se sente pas meilleur lorsqu'on les quitte. A cause de leur éducation, elles sont très recherchées ; aussi, le législateur prévoyant leur défend de se marier avant vingt-cinq ans ; elles signent un engagement décennal, dès leur entrée à l’École ; celles qui le rompraient seraient frappées d'une forte amende et perdraient leurs droits à la retraite.

— Elles ont une retraite ?

— Certes. Chaque entrevue leur est payée dix franc (vingt francs pour la première classe) ; sur ces dix francs, on leur retient un franc pour la retraite et vingt-cinq centimes pour les petites bonne. Après dix ans d'exercice, elles peuvent concourir pour le poste de surveillantes ; on leur décerne les palmes académiques. En province, les surveillantes sont encore astreintes au service actif. À Paris, le fait est exceptionnel, surtout depuis l'abolition des armées permanentes.

— Et ensuite ?

— Ensuite elles sont nommées directrices dans les établissements de province ; là, elles relèvent des préfets et de l'administration civile. Puis elles parviennent au grade d'inspectrice, et, de là, elles passent dans la bureaucratie, au service du Mouvement (mutations, promotions, retraites).

— Les ronds-de-cuir ?

— Les rondes-de-velours, malhonnête ! Ce n'est point une petite affaire, surtout depuis la création du Ministère de l'Amour-Public.

— Vraiment? Et qui est ministresse, à cette heure ?

— La femme du Ministre des Cultes. Elle ne durera pas longtemps ; et cette dame que vous avez vue passer la remplacera sûrement, à moins que...

— A moins que ?

— Elle a de vilaines histoires dans son passé. Elle manque de moralité ; elle entretenait un petit télégraphiste, étant mariée. Il y a là-dessous un scandale de chantage qui fit quelque bruit autrefois.

— Dites-moi, ces dames ont-elles des enfants ?

— Jamais. Oh ! jamais, cela leur est sévèrement défendu.

— Alors, la France continue à se dépeupler ?

— En apparence, oui. Cependant, nous aimons mieux faire moins d'enfants que jadis et les avoir plus parfaits. Aussi, sur la proposition de M. Robin (dont vous voyez la statue cycliste, sur cette place), on créa des haras d'hommes. Au cours des conseils de révision, on écréma la population masculine ; on parqua les plus beaux hommes dans un établissement, où ils sont nourris, exercé et isolés, de vingt à trente ans.

— Et toute femme qui désire un rejeton doit s'adresser à ces haras !

— Oh là ! comme vous y allez. Il faut que la femme remplisse certaines conditions de beauté et de santé. On emploie de préférence les femmes pauvres, qui touchent un menu salaire pour ces fonctions.

Elle nourrissent leur enfant ; dès qu'il a deux ans, on le retire, l’État l’élève. On sélectionne les meilleurs produits pour améliorer de plus en plus la race ; les autres rentrent dans la circulation.

— J'oubliais une chose importante : existe-t-il encore de ces malheureuses, qui, loin de la surveillance policière invitaient le passant à vérifier un hypothétique bon feu ?

— Il en existe toujours, hélas ! Mais elles sont de plus en plus rares. On les a tellement traquées...

— Celles que vous arrêtez sont envoyé à Saint-Lazare, comme jadis ?

— Mais non, mon cher monsieur ; Saint-Lazare est aujourd'hui une prison de journalistes. Les femmes que nous arrêtons sont poursuivies et condamnées à l'amende pour exercice illégal de l'amour. Elles sont privées de leurs droits civils. De même, toute fonctionnaire qui accepterait du travail en dehors des établissements municipaux, serait sévèrement punie. Moi qui vous parle, j'ai fait condamner des centaines de fraudeuses. Si nous fermions les yeux sur la contrebande, le plus clair revenu de l’État baisserait rapidement : c'est le dernier impôt de consommation qui nous reste. Les autres ont été abolis.

— Qui subvient à l'entretien des établissement en question ?

— Le Ministère des Finances, d'abord. Puis les donations particulières. Beaucoup de citoyen et de citoyennes ont tenu à fonder un lit dans nos maisons. Ainsi M. le sénateur Bérenger en a fondé trois, par testament.

— Alors, ce que l'on nommait de mon temps : la femme entretenue, a disparu tout à fait ?

— Tout à fait. Il n'y a plus que deux classes : les professionnelles et les femmes mariées.

— Et comment s'accomplissent les mariages ?

— C'est très simple. Chaque patron d'hôtel garni, d'auberge ou de restaurant a des papiers timbrés que l'on remplit ; il est chargé de les faire enregistrer. Et voilà.

— Cela ressemble fort à ce qui se passait autrefois... avec le papier timbré en plus.

— Oui, jeune homme ; mais le papier timbré, dans les réformes, c'est l'important.

Et je m'éveillai.

Pierre Veber

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