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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Christine Luce
Publié dans : #George Herbert Wells, #Albin Michel, #Féminisme, #Occultisme, #Psychologie, #Joseph Altairac

Un billet court à propos du roman :

Le Père de Christine-Alberte, 1939 (Christina Alberta's Father, 1925)

Traduction de Louis Labat et Maurice Triollet, 441 pages, Albin Michel réédition 1948.

Histoire d'un voyageur malgré lui - Roman d'un piéton ou Pourquoi faut-il toujours aimer Herbert George Wells en 2014

Un roman dont il est rarement question, un roman de mœurs à première vue, peut-être sentimental. Et pourtant, il y a plus que cela dans cette histoire de fou, au sens littéral, Albert-Édouard Preemby est blanchisseur par accident, rêveur par inclination. Lorsque son épouse, réelle chef de l'entreprise apportée en dot, disparaît, l'anglais réservé mais fantasque cède aux mirages de l'Atlantide et des mondes anciens. Il s’adonne aux séances occultes et se construit une nouvelle vie plus exaltante, il est Sargon, roi sumérien, puissant monarque de retour d'entre les morts pour mettre de l'ordre dans ce monde pantelant après la première guerre mondiale. Mais notre nouveau tyran bienveillant a aussi une fille, qui lors de péripéties se révélera le fruit des amours défendues de sa mère et d'un psychologue, tiens donc... Christine-Alberte (Christina Alberta à l'origine) n'est pas n'importe qui non plus, c'est une de ces jeunes filles qui ont fleuri sur les décombres de la première guerre mondiale, une femme nouvelle, qui jure et prend des décisions. Attachée à son père, en prise avec ce monde qui veut redevenir exclusivement masculin, elle lutte farouchement et pas toujours bien gracieusement ni grande justice. Comme on le voit, le scénario ne se borne pas à quelques conventions, Wells tente de dresser un tableau des bouleversements au lendemain d'une guerre dévastatrice et s'emploie à explorer des domaines qui le fascinent, le socialisme toujours, mais aussi le féminisme, la psychologie, et accessoirement les retombées de la grande vague occultiste qui fut une science quelques décennies.

Bien qu'on parle peu de ce roman, jugé mineur et en dehors de ses romans d'anticipation, certains plus pugnaces en touchent quelques mots. De ceux-là – le seul ? – Joseph Altairac a dressé un résumé rapide du récit dans son étude, H. G. Wells, parcours d'une œuvre. Il lui reproche une construction aussi fantasque que son sujet, s'écartant des œuvres plus rigoureuses, Wells emploierait sans véritable discernement les ficelles du drame et de la comédie burlesque. Je partage son opinion jusqu'à un certain point. Paru en 1925, Wells jette un œil sur cette société qui ne l'a pas comblé de satisfaction et surtout, dont il a le sentiment probable de ne pas maîtriser tout à fait les idées à la fois rétrogrades et bouillonnantes de modernisme. Ne sachant peut-être pas toujours sur quel pied danser, adopte-t-il alors une allure plus légère en traitant avec humour les sujets qui lui échappent un peu, après tout cette psychologie est-elle beaucoup plus sérieuse que l'occultisme ? Les choses de l'amour, même lorsque l'émancipation de la femme devient un enjeu important, sont-elles si sérieuses ? Ce qui ne l'empêcherait pas de monter au créneau et de s'enflammer comme il l'a si souvent fait lorsqu'il se passionne et s'attache aux idées qu'il défend. Mais il est vrai que Le Père de Christine-Alberte n'est pas un grand roman, il accède parfois à des épisodes palpitants, cède souvent au bavardage. Et pourtant, car je n'ai pas l'intention de réaliser une étude sur Wells, son temps et l'influence de son entourage, cette œuvre est intéressante qui révèle un esprit toujours curieux et honnête autant qu'il peut, sincère en tout cas, prêt à s'améliorer pour améliorer le monde.

Les toutes dernières pages sont conclues par un protagoniste à son image, un observateur décidé à s'impliquer, embarrassé de ne pas être plus efficace. Le jeune homme, désireux d'écrire et amoureux de l'héroïne, donne à Wells l'occasion de revenir sur les thèmes qui lui sont chers – avec un clin d’œil à ses débuts peut-être – tandis qu'il expose ses opinions engagées en faveur du féminisme. Aujourd'hui encore, on ne peut qu'apprécier la réflexion tenue en 1925 et c'est pour cette raison qu'il faut aimer Herbert George Wells.

Histoire d'un voyageur malgré lui - Roman d'un piéton ou Pourquoi faut-il toujours aimer Herbert George Wells en 2014

Extrait du Père de Christine-Alberte, pages 438 à 440 :

 

Insexuées, les femmes nouvelles ? Bobby pesa le mot. La première génération de femmes qui prétendit à l'émancipation, refoula le sexe, le refoula si furieusement que sa présence négative devint le facteur domi­nant de leur vie. Elles cessèrent d’être des femmes positives, elles devinrent des femmes fantastiquement négatives. Mais la multitude des femmes actuelles ne refoulaient pas tant le sexe qu’elles ne l’oubliaient, qu’elles ne le réduisaient à peu. Christine-Alberte avait, en un sens, aboli son sexe, non pas en luttant contre lui, mais en n’y attachant qu’un prix infime, tout de même que l’homme n’y attache qu’un prix infime : en sorte que, pour elle, ce n’était que l’objet d’impulsions inter­mittentes, de sautes d’humeurs, et qu’elle pouvait pour­suivre sa route vers d’autres objets.

Poursuivre sa route vers d’autres objets... L’imagina­tion de Bobby revint à cette petite personne qui se promettait de conquérir le monde en narguant toute tradition.

Il se sentait fortement pressé de rentrer à Londres, de courir après Christine-Alberte, de rôder autour d’elle, d’intervenir, de la protéger, de la mettre en sûreté. H savait qu’elle n’autoriserait rien de semblable. Il devrait se contenter d’être pour elle un ami, un compagnon toujours à sa portée, et de l’assister dans le cas d’un désastre.

C’était une chose étrange que le désir, chez Bobby, de s’attacher à cette jeune femme insexuée; peut-être cela faisait-il partie des immenses changements biolo­giques particuliers à notre époque. Dans le passé, l’es­pèce avait eu besoin que la moitié de la race se spé­cialisât dans la gestation et l’éducation des enfants; au­jourd’hui, évidemment, il n’en était plus de même. La terrible et vénérable dignité d’épouse et de mère n’était plus faite pour toutes les femmes. Elle demeurait le lot réservé à la catégorie d’entre elles qui en voulait. Mais un grand nombre de femmes étaient nées pour n’en pas vouloir. Certaines deviendraient de jolies pestes qui bientôt cesseraient d’être jolies, des parasites de l’amour et du respect pour la maternité, des faux semblants, des simulacres. D’autres s’évaderaient vers une véritable; existence individuelle, un troisième sexe. Peut-être le monde nouveau cesserait-il de ne compter que deux sexes; on y distinguerait des variétés et des subdivisions. Ainsi méditait Bobby. Car, de même qu’il y avait des femmes qui ne voulaient pas enfanter, de même il y avait des hommes qui ne voulaient pas traiter en maî­tres une femme et des enfants.

Il désirait d’aimer, nonobstant. Tout individu appar­tenant a une espèce sociale avait besoin d’amour : manquer à ce besoin, c’était fuir la vie sociale, se réfu­gier dans un futile isolement.

– Commodité mutuelle, murmura Bobby.

Bobby, en ces années passées, avait rêvé d’enfant à aimer. Il se souvenait encore d’avoir, notamment, rêvé d’une petite fille à lui qu’il eût protégée, étudiée. Au­jourd’hui, la pensée de Christine-Alberte et l’intérêt qu’il lui portait avaient aboli ce rêve. Il trouvait ex­traordinaire de constater à quel point il était possédé par elle. Il ne supportait pas l’idée d’une vie qui n’in­clût pas comme fait principal Christine-Alberte. Mais il ne serait d’aucune utilité pour elle qu’à la condition qu’elle le respectât. Il ne pouvait espérer auprès d’elle ni une position d’inférieur, ni une position de maître. Dans le second cas, elle se révolterait; elle le méprise­rait dans le premier. Elle et lui devraient se tenir côte à côte. Et comme elle était intelligente, apte et résolue à travailler dur, à se distinguer, il lui faudrait travailler dur et se distinguer lui aussi. Il aurait à se montrer l’égal de Christine-Alberte, à rester, à se maintenir son égal...

En fait, c’est pourquoi il allait écrire un grand roman. Pas un roman quelconque, mais un grand roman.

Il regarda de nouveau la page où s’étalait sa nette écriture.

« Par monts et par vaux », lut-il, « roman d’un piéton. »

Il commença de s’apercevoir qu’il y avait là quelque chose de foncièrement mauvais.

En principe, le roman devait être une histoire de vagabondage à travers le monde actuel, le récit des heureuses aventures courues par un homme d'esprit pondéré, dans un ordre de choses bien compris. Mais Bobby commençait de s'aviser qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais un monde actuel, qu'il y a uniquement un monde passé et un monde à venir.

– « Les Hommes Nouveaux », murmura-t-il.

Il plongea dans l'encre une plume d'oie et traça un cadre de points autour du titre. Puis, tout à coup, il biffa les cinq mots « Par monts et par vaux » et il écrivit à la place : « Le pays nouveau ».

– Cela pourrait servir de titre à n'importe quel roman d'importance, dit-il.

Il médita profondément. Puis il remplaça le sous-titre par : « Histoire d'un explorateur ».

Il gratta « explorateur ».

– « D'un voyageur malgré lui », dit-il.

Finalement, il rétablit « Roman d'un piéton » comme sous-titre.

Histoire d'un voyageur malgré lui - Roman d'un piéton ou Pourquoi faut-il toujours aimer Herbert George Wells en 2014

Après lecture de ce court passage, qui s'achève par une absurdité du hasard conduit par un jeune merle, le roman ne sera pas écrit, le feuillet vole brûler dans les flammes de la cheminée. Une citation du romancier à la même époque que j'admets n'ajouter que pour le plaisir de lire des mots qui me plaisent autant, comme cette notion pacifiste importante à mes yeux de « désarmer » les petits malins, rien ne sert de lutter avec eux, c'est entrer dans leur jeu. Il est bien entendu qu'ici, le socialisme de Wells n'a rien à voir avec celui qui nous gouverne.

« Dans un monde où chacun rivalise pour acquérir le plus grand nombre de biens possible, le sort naturel des gens de mon espèce est de se voir contester brutalement le droit à l'existence par les petits malins et les arrivistes. Un facteur très influent dans le développement de mon socialisme est, et a toujours été, le désir plus ou moins conscient, désir d'ailleurs de plus en plus conscient, de prévenir les desseins des petits malins et des arrivistes et de les désarmer, de donner aux esprits sincères et ouverts, aux hommes qui se livrent à un authentique travail artistique et créateur, la sécurité dans le monde. »

Citation extraite de H. G. Wells et son temps, Jean-Pierre Vernier - 1971 Publication de l'Université Rouen Havre

Histoire d'un voyageur malgré lui - Roman d'un piéton ou Pourquoi faut-il toujours aimer Herbert George Wells en 2014

Et pour mémoire :

H. G. Wells, parcours d'une œuvre, par Joseph Altairac

Encrage, coll. Références n° 7, avril 1998

 

Une étude de valeur dont le visiteur pourra lire avec intérêt la critique de Jean-Daniel Brèque sur le site Noosfère et qui obtint le Grand Prix de l'Imaginaire, catégorie essai, en 1999.

 

Histoire d'un voyageur malgré lui - Roman d'un piéton ou Pourquoi faut-il toujours aimer Herbert George Wells en 2014
MacMillan, 1925, édition étasunienne.

MacMillan, 1925, édition étasunienne.

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