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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Christine Luce
Publié dans : #Chronique, #Laurent Whale, #Les Moutons électriques, #Hélios, #Pirates, #Science-fiction

Les pilleurs d'âmes, un titre poétique ?... Brumes et bruine, l'automne tapisse le sol des feuilles qui tombent mollement, l'été est compromis pour un bon moment de ce côté de l'équateur. Économe de ses mouvements, toute cette atmosphère corruptrice s'installe dans la décomposition et se traîne morose. Pour lutter contre la mélancolie de saison, une solution : se secouer la mémoire et retourner s'immerger dans une histoire tout aussi mortifère mais avec le panache du tricorne à plumes, les Pilleurs d'âmes de Laurent Whale ont les vertus euphorisantes du soleil des Caraïbes.

 

- Les Pilleurs d'âmes, Laurent Whale, édition poche Hélios n° 11, les Moutons électriques, 2014.

Les Pilleurs d'Âmes, Laurent Whale : l'aventure les pieds dans l'eau la tête dans l'espace

Comme tout récit de pirates, l'histoire est sanglante, cruelle et débauchée, c'est l'univers des aventuriers sans foi ni loi, ou plutôt régis par des lois malléables à leur avantage et consacrés au diable et à ses tourments. L'écarlate du sang versé est leur quotidien, le noir de leur drapeau l'annonce funeste de la mort. Mais on peut ajouter toutes les couleurs dont ils usent, au moins dans les romans, pour se parer comme des perroquets des îles et pasticher les grands du monde, autres forbans plus hypocrites du XVIIe siècle. Respectueux des classiques, tout ce vilain monde se rallie sur l'île de la Tortue, un repère et un repaire célèbre dans toutes les mémoires même si la plupart d'entre nous la situeraient un peu n'importe où, perdue en mer et narguant les autorités, ses habitants festoyant avec autant de violence que celle qu'ils déploient dans leurs rapines.

Les Pilleurs d'Âmes, Laurent Whale : l'aventure les pieds dans l'eau la tête dans l'espace

Allons donc, s'agirait-il d'un bon vieux roman d'aventures comme on les écrivait au début du siècle dernier ? Pas tout à fait pour plusieurs raisons, la plus évidente dès la première page, s'il y a bien une charge au sabre, l'amateur de science-fiction sait immédiatement qu'il a été transporté dans un vaisseau de l'espace pressurisé pour résister au voyage interstellaire. Le prologue brutal s'achève mal pour le premier protagoniste et le lecteur malmené atterrit les pieds dans l'eau chez les Frères de la côte. S'écartant de nouveau du récit habituel, le héros que l'on va découvrir, un humain sans nul doute, n'est pas Terrien mais originaire d'un monde éloigné dans la galaxie, infiniment plus avancé au moins de technologie, et envoyé en mission d'infiltration au cœur de la société pirate. Voilà deux raisons supplémentaires pour dériver. D'une part dans sa panoplie d'agent spatial, le personnage principal est un humain de provenance extraterrestre, ce qui n'est pas si courant même si son origine n'est pas un détail développé dans le roman – ni bien important pour l'histoire d'ailleurs, j'en fais la remarque parce que j'ai trouvé l'idée amusante à creuser. D'autre part, les investigations de cet enquêteur le conduisent à s'introduire chez les méchants et à partager leur vie, pour arrêter des criminels venus de son monde. Autant dire qu'il sera difficile de faire étalage des bons sentiments exaltés avec une belle naïveté dans les histoires de flibuste romantique.

Les Pilleurs d'Âmes, Laurent Whale : l'aventure les pieds dans l'eau la tête dans l'espace

Des variantes qu'exploite astucieusement Laurent Whale pour rénover le bâtiment depuis longtemps mis à flot, et mieux, en demeurant fidèle au genre qui a toujours préféré bousculer le lecteur par l'action. Et il n'en manque pas des péripéties qui baladent d'un navire spatial à l'autre sur l'eau, dans les bouges de l'île de la Tortue, mais aussi à Cuba ou dans le palais des Martiens (en fait, ils ne sont pas martiens, c'est une figure de style). S'il y a bien une ficelle que maîtrise parfaitement l'auteur, c'est curieusement la démesure. La dernière page tournée, on se surprend à sourire en pensant que le dixième des mésaventures subies par le personnage central, technologie ou pas, laisserait sur le carreau comme une serpillière en loques le plus formidable des colosses. Pourtant, il passe, lui et ses meilleurs acolytes, au travers des périls les plus extrêmes, quand il ne commet pas des exactions souvent décrites dans leur aspect le plus abominable, sans concession pour les estomacs fragiles et les sentiments de justice. Ce héros aurait même pas mal de crimes à se reprocher et il se les reproche... après les avoir commis, et pardonne à certains leur férocité peut-être bien pour en avoir fait preuve, mettant aisément sur le dos de l'imperfection humaine la mauvaise tenue de leurs consciences. Une parenthèse pour le personnage féminin, mon genre oblige, qui apparaît bien tard et subit plus qu'elle n'agit la malheureuse. Elle n'a cependant rien à envier dans la résistance aux mauvais traitements, madre de dios, quelle dure à cuire cette Espagnole !

Qu'importe, le lecteur n'est pas là pour lire un manuel de savoir-vivre ou une réflexion sur la condition humaine, cette démesure est largement contenue par les descriptions vivantes, riches de sons et de couleurs, d'odeurs aussi, qui font naître un décor exotique et chatoyant. Et si les actions sont incroyables, leur déroulement est parsemé de notes réalistes, les acteurs sont mouillés, défigurés, souffrants, ils ont faim et froid de manière totalement pragmatique. La compétence de Laurent Whale pour décrire des véhicules, des objets de transport de n'importe quelle espèce, est un de ses meilleurs talents. Je l'avais noté dans Les Étoiles s'en balancent où je m'étais surprise à lire des leçons de mécanique ou de vol que je survole, c'est le cas de le dire, d'habitude dans mes lectures. Cette fois, les descriptions imagées des navires ont réussi à m'intéresser aux gréements et à la Sainte Barbe (je laisse planer le mystère de la chose!). Un autre talent de Laurent Whale, primordial dans le genre, ses méchants ont le profil de l'emploi, mauvais, teigneux, vicieux, pas un pour rattraper l'autre, et les plus civilisés ne sont pas les moins barbares. Que ce soit par leurs effets de manchettes en dentelles ou par les manipulations complexes des cartels extraterrestres, ils sont campés avec un bel aplomb de vilenie. Le titre prend toute sa saveur grâce à eux.

Les Pilleurs d'Âmes, Laurent Whale : l'aventure les pieds dans l'eau la tête dans l'espace

Eh bien voilà, le paysage est moins gris d'avoir fait un tour en Caraïbes. Je n'avais pas lu le roman à sa parution, ce qui n'étonnera personne qui connaît mes décennies de retard sur les rayons de nouveautés. Le découvrir sous une belle couverture à l'ancienne mais actualisée dans la jolie collection de poche Hélios – cette collection est du plus bel effet en exemplaires groupés de dos sur l'étagère – fut une très bonne surprise.

À la fois héritier d'une tradition populaire et un récit de science-fiction, les Pilleurs d'âmes est une p... heu, une bon sang de bonne aventure !

Les Pilleurs d'Âmes, Laurent Whale : l'aventure les pieds dans l'eau la tête dans l'espace

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