Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

"Un Mariage en l'an 3000", par Noël Bernard, fut publié dans La Revue du Mois n°66 du 10 juin 1911.

Il est précédé d'un long dossier sur  Noël Bernard : "Noël Bernard (1874-1911)", signé Ch. Pérez, ainsi que d'un avant-propos de l'auteur.

 

A lire aussi :

Georges Cyr - Petit voyage dans l'avenir (1906)

Dr Roland - Une Expérience manquée (1908)

Raoul Thomen - Un homme lumineux (1908)

Gabriel Timmory - La Grande idée du Docteur Viarne (1924)

Gaston Derys - L'Amour à Paris en 2024 (1924)

Pierre Veber - La Société future (1931)

ainsi que :

Critique de "L'Ère des biologistes ou un Mariage en l'an 3,000", signé Madeleine Mirande / Marcelle Tinayre (1912) [à lire sur le Blog rosnyien]

NOTE : Les dessins de Touraine, ci-dessous, sont extraits de cette chronique : le texte original n'est pas illustré.

Noël Bernard - Un Mariage en l'an 3000 (1911)

Un Mariage l'an 3000 (1)

Avant-propos

Si l'on en croit les doctrines qui ont récemment conquis la faveur des biologistes, il faut cesser d'envisager l'hérédité comme un phénomène d'ensemble et se résoudre l'analyser en détail. Il ne sert à rien de rechercher si un enfant ressemble a son père, à sa mère ou à son oncle car, dans l'état actuel des sociétés humaines, il n'arrive à peu près jamais qu'un homme soit l'image exacte de quelqu'un de ses proches mais on peut avec fruit se demander si cet enfant a les cheveux frisés et les ongles fins de sa mère, le dessin des lignes de la main d'origine paternelle et si la forme de son nez ne lui vient pas de son aïeul.

Chaque individu est comme une mosaïque de caractères disparates, empruntés sans autre loi que le hasard aux parents ou aux aïeux. Dans chaque lignée humaine qui dérive d'une union entre conjoints dont les caractères dissemblables s'appareillent a l'aventure, le nombre des mosaïques possibles est immense et l'hérédité semble rebelle à toute loi l'individualité de chaque enfant est, pour ses parents, une surprise nouvelle, deux frères se ressemblent rarement tout fait, et les pères avares peuvent avoir des fils prodigues.

Cette allure capricieuse de l'hérédité ne tient pas à la nature des choses elle est simplement un effet de l'insouciance avec laquelle se règlent les unions humaines. Les chiennes des rues, dont les amours sont libres, donnent des portées disparates où apparaissent, au défi de toute prévision, les plus invraisemblables types de l'espèce canine, tandis que les beagle, les sloughi, les pointers, à qui la vie du chenil interdit tout vagabondage, ne manquent pas de donner des portées uniformes, où frères et sœurs reproduisent avec une fidélité admirable tous les caractères de leurs progéniteurs.

Dans nos sociétés dont la civilisation n'a aucun point de départ biologique, nous sommes tous encore à l'état « d'hommes des rues » en dépit de l'état-civil, des messes nuptiales et des contrats de notaire. Depuis longtemps, il n'est plus douteux qu'une dynastie de tyrans tout puissants pour régler les mariages tireraient en peu de siècles, de ce chaos humain où l'hérédité ne montre que ses caprices, des races pures à caractères fidèlement transmissibles.

Ces réflexions sont banales, et je ne veux pas, après beaucoup d'autres, morigéner l'humanité pour le peu de souci qu'elle a de « l'avenir de l'espèce ».

Je crois, au contraire, qu'elle fut sage en ne se livrant pas trop tôt aux éleveurs empiriques ; d'ailleurs, dans quel sens auraient-ils orienté la sélection ? On demande aux moutons de la laine et aux betteraves du sucre, mais qui saura, dans l'incohérence actuelle, ce qu'il faudrait demander à l'humanité future ? Qui n'aurait craint de l'appauvrir en la réduisant à une maigre collection de types sélectionnés sans méthode sûre et sans but.

Ces objections sont en voie de disparaître depuis qu'on a compris la portée des lois énoncées par Mendel, et plusieurs bons esprits, parmi les mieux informés, estiment que la question d'une application sociale des lois de l'hérédité ne pourra plus maintenant manquer de progresser.

La besogne ne sera pas des plus simples les anthropologistes classiques, armés de leurs compas à mesurer les crânes, ne nous y ont pas préparés, en essayant de réduire à un petit nombre de races primitives tardivement mélangées, le complexus inouï de l'espèce humaine. Les races pures qu'il s'agit d'isoler dans la conception mendélienne sont infiniment plus nombreuses elles seront définies par des caractères considérés jusqu'ici comme individuels, relatifs à la nuance des yeux, au dessin des traits, aux gestes familiers, à la nature des passions, ou à la tournure de l'intelligence. C'est aux hommes qu'il appartient de mettre ces races en évidence, de les faire naître, pour ainsi dire, du sein du chaos où l'on ne sait encore qu'à peine les distinguer.

Que cela soit possible, pratiquement, en un temps limité, c'est ce que les doctrines mendéliennes suggèrent avec une force croissante. Les bénéfices en seront immenses pour les hommes de la société future, lorsqu'ils auront su isoler des races bien définies par leurs traits physiques aussi bien que par leur mentalité, leur psychologie et leur pathologie particulières. L'humanité serait comme une vaste famille où se trouveraient supprimées l'inquiétude de mal diriger les enfants, la contrainte qui résulte des incompréhensions réciproques, et, dans une large mesure, l'incertitude de l'avenir.

Peut-on douter de la faillite irrémédiable de nos essais d'éducation uniforme appliqués à un chaos d'individus disparates ? Une religion unique, une morale commune, une seule pédagogie pour tous les éléments de la société actuelle, c'est comme le collier, la muselière et la chaîne imposés aux chiens des rues pour les uniformiser. Chacun aujourd'hui, chaque famille ou race pour demain, a droit à sa religion au sens le plus large du mot, à sa morale propre, à une éducation qui lui soit adaptée et qui mette en valeur ses qualités latentes.

Il suffit, pour y atteindre, de disposer de lois héréditaires, simples, précises et bien connues. Là, et là seulement, existe un moyen scientifique de résoudre ces problèmes définitifs du bonheur, du malheur et de la destinée humaine devant lesquels, bien à tort, on a accusé la science de s'arrêter.

Ce sont de magnifiques rêves, mais faudra-t-il pour les réaliser, subir le tyran qui régit les mariages, qui dénie à un couple le droit d'avoir des enfants et qui, au besoin, les supprime ? Nul ne veut à ce prix d'un prétendu bonheur et la seule idée d'un haras national mérite le sort qu'elle a eu en tombant dans le grand domaine de la pure plaisanterie.

Je me suis plu souvent à rechercher par quelles voies, moins rapides, mais plus aimables, les lois biologiques nouvelles prendront l'importance sociale qui ne peut manquer de leur revenir. Et comme on m'assurait que ce n'étaient pas là des réflexions gravement scientifiques, j'en ai fait un conte.

 

(1) Sous le titre « Le Mendelisme » Noël Bernard publiait dans la Revue du Mois de janvier 1908 un exposé des récentes doctrines sur l'hérédité. Il écrivait, dans une dernière partie, son espoir de voir s'organiser un jour une société « mendelienne ». L'ensemble des pages qui suivent est le développement naturel de cette idée mais, avant d arriver à l'an 3000 où les théories mendéliennes se sont imposées à l'organisation sociale. Noël Bernard expose ses hautes conceptions sur l'évolution du monde habité, entre le XXe et le XXXe siècles.

On regrettera que certaines pages aient conservé une allure de « plan». La mort est venue trop tôt... Note : Noël Bernard, professeur de Botanique à la Faculté des Sciences de Poitiers, est décédé le 26 janvier 1911, à 36 ans.

Noël Bernard - Un Mariage en l'an 3000 (1911)

MON AMI LE DEVIN

Il importe beaucoup, pour la clarté de ce récit, qu'on sache comment j'ai découvert quelques fragments de l'avenir. Je n'ai pas retrouvé la célèbre « machine à explorer le temps » avec laquelle se perdit naguère un personnage de Wells, et pour tout dire, je ne crois pas à ces sortes de mécaniques. La chose est bien plus simple, j'ai un ami devin.

Mon ami le devin est un vieillard perspicace et instruit ; il vit en solitaire dans une vieille maison seigneuriale en partie ruinée, auprès d un village perdu, et mène là, suivant des rites aujourd'hui oubliés, une vie méditative de gentilhomme campagnard. Rien dans ses allures n'indique sa profession si ce n'est qu'en dehors des heures où il veut bien causer, on n'obtient guère de lui que des paroles sibyllines. Il ne passe pas même pour un original, mais simplement pour un sage et lorsque ses voisins lui demandent conseil, c'est sans supposer qu'il possède aucun pouvoir surnaturel.

En fait, il n'a pas d'autre méthode que la méditation et tout son mérite est d'avoir réfléchi continûment à l'avenir avec le désir passionné de le connaître et avec la volonté de ne pas se laisser prendre au leurre de rêves sans fondements. Il a été amené, je pense, à suivre cette voie, par quelque catastrophe intime qui a développé en lui des traces de misanthropie. Trouvant le passé barbare et le présent incertain, il s'est réfugié dans l'avenir où il est plus à l'aise, bien qu'encore tout n'y marche pas au gré de ses désirs.

Depuis l'adolescence, il vit dans le futur et s'y avance peu à peu. Le présent ne l'intéresse qu'en tant qu'il y découvre des germes de l'avenir ; il assure qu'on peut prévoir comment ces germes se développeront, contrôler les unes par les autres des hypothèses vraisemblables et construire de proche en proche un futur cohérent et probable, de même qu'on a eu l'audace de reconstituer un passé possible au moyen de documents fragmentaires et incertains.

Moins hardi que les historiens qui ont prétendu remonter à plusieurs milliers d'années en arrière, mon ami n'en est encore qu'à prédire l'histoire d'un siècle qu'il considère comme étant à peu près le XXXe de notre ère ; il en décrit les événements avec une conviction entraînante et un don de persuasion qui n'appartiennent qu'a lui.

Sa tentative est-elle valable ? Y a-t-il quelque vérité dans ses prédictions ? Je le, crois pour ma part. En tout cas, il a suivi, pour prédire l'inconnu, la seule voie raisonnable qui soit ouverte aux hommes, celle de la patience et de la réflexion.

Si quelqu'un sur notre planète possède un peu de l'avenir, c'est lui à n'en pas douter, puisque nul autre n'a fait pour cela un effort comparable au sien. Et quand il veut bien me faire connaître des fragments de son œuvre, j'y trouve la coordination, l'originalité, l'intérêt qu'on rencontre seulement dans les plus belles des œuvres scientifiques.

Je tiens donc mon vieil ami pour un précurseur génial, et sans avoir moi-même le don de prophétie, je prédis, à coup sûr, qu'on découvrira plus tard tout son mérite et que de jeunes arrivistes de la divination sauront, dans quelques siècles, établir leur carrière en honorant ses cendres.

Pour le moment, il est, je dois le dire, tout à fait inconnu et, autant qu'il se peut, éloigné des honneurs. Que pourrait-il ambitionner ? Aucun Institut n'a prévu de section qui corresponde à sa science, aucune coupole n'est assez vaste pour ses rêves, et ses opinions sont trop en avance sur notre temps pour qu'un administrateur prudent ose seulement lui offrir les palmes académiques.

Ce défaut d'influence et de réputation pourrait lui être pénible s'il s'inquiétait du présent ; mais par bonheur il n'en a cure et dans l'avenir, où il se plaît à vivre, la divination est non seulement une science précise, mais même une science officielle ! Il existe alors plus de chaires de prévision, plus d'instituts de prophétie qu'il n'y a aujourd'hui de cours d'histoire ou de musées paléontologiques.

Une connaissance plus étendue des lois de la nature et une confiance croissante dans les méthodes scientifiques ont développé la prévoyance dans des proportions inouïes. De même qu'un physicien sait aujourd'hui prédire la marche d'une expérience ou un astronome le retour d'une comète, on commence à prévoir quelques-unes des circonstances de la destinée humaine. Tout un corps de devins formés aux méthodes précises s'efforce de tirer parti de ces connaissances nouvelles comme les médecins essayèrent en tout temps d'appliquer à l'art de guérir les lois complexes de la pathologie.

Sur la puissance des devins, chacun pense à sa guise. Il y a des incrédules qui se moquent d'eux et des fatalistes qui n'usent pas de leurs conseils. La plupart des hommes éclairés ont confiance dans leur méthode et suivent leur avis.

Les jeunes filles crédules ou les vieilles femmes superstitieuses vont aussi les consulter sans rien soupçonner de leur science comme elles allèrent de tout temps chez les astrologues, les somnambules ou les chiromanciens, mais elles en tirent plus de bénéfice. L'État même, qui a vu s'accroître leur puissance, pose à la célèbre Académie des quarante devins des questions embarrassantes et s'inspire de ses réponses pour légiférer.

Ainsi le monde marche encore vers ses destinées immuables, mais un peu moins à l'aveuglette qu'aujourd'hui.

LE MONDE DU XXe AU XXIIe SIÈCLE

Depuis ma première jeunesse, j'ai passé tous les ans quelques semaines dans la vieille maison du devin il m'a souvent conté des histoires à venir (dont il est cependant peu prodigue), parce que je l'aime et parce que je suis un auditeur plein de foi et d'enthousiasme. Ainsi, j'ai moi-même avancé par étapes vers l'avenir depuis le premier moment où mon ami s'exerça à des prévisions immédiates jusqu'à celui où il connut la puissance de ses méthodes.

Au temps où j'étais un gamin batailleur, il m'enfiévra d'histoires guerrières : exploits d'aéroplanes militaires, ruses de sous-marins, destruction de cuirassés par des mines sautant à un signal lointain. C'était l'avenir alors et c'est devenu le présent où tout progrès semble condamné à assurer aux méthodes de la guerre une ampleur plus sauvage et une précision plus meurtrière.

J'aime mieux croire, comme mon ami, que c'est déjà un passé lointain.

Je m'arrête plus volontiers vers la fin du XXIIe siècle. C'est le temps où l'évolution industrielle atteint son apogée. Une série de perfectionnements, en eux-mêmes minuscules, des moteurs, des microphones, des appareils enregistreurs d'ondes ont permis de décupler les facilités des communications dans le monde habité. La transmission de la pensée à distance est à la portée de tous, les voyages sont d'une commodité inespérée. Ce qu'on appelle la province est plus accessible aux citadins que ne fut jadis la banlieue. Les grandes villes sont décongestionnées ; on y vient pour ses affaires, on s'y réunit par plaisir ; elles sont encore des centres administratifs, mais peu de gens y habitent et les moins privilégiés même ont au loin un coin de campagne où ils peuvent presque chaque jour goûter le repos.

On ne sait comment la notion de « l'étranger » a disparu. On va de Paris à Londres comme autrefois de Paris à Versailles il n'y a guère de Français majeur qui ne connaisse Moscou, Constantinople ou Pékin. On ne conçoit plus ce que pourrait être une mobilisation nationale dans un monde où la mobilité est la loi. Les armées sont comme de simples brigades de gendarmerie cantonale, corps de police locaux chez lesquels un orgueil national ou un patriotisme conforme au vieux sens de ce mot ferait rire comme fit rire autrefois l'esprit de corps et de clocher chez les pompiers de Nanterre.

Les ingénieurs et les physiciens ont ainsi pacifié la terre en la conquérant, mais les hommes, maîtres des mers, de l'air, de la distance, dominent les éléments sans savoir assurer leurs destinées individuelles. Les mêmes incertitudes menacent leur vie, les mêmes déchaînements de passion les agitent à l'improviste, et il se trouve des pessimistes pour démontrer avec force que tout est illusion dans les prétendus progrès.

Alors commence l'époque qu'on appellera désormais « l'ère des biologistes ». Elle s'étend jusqu'au XXXe siècle où son épanouissement commence à peine et elle marque, dans la succession des Ages, l'épisode auquel mon vieil ami s'intéresse le plus.

L'ÈRE DES BIOLOGISTES

Les biologistes ont longtemps fait piètre figure dans le monde des savants. A côté de ces astronomes qui ont donné en magnifique pâture à l'orgueil humain, l'illusion de connaître la destinée des astres, à côté de ces physiciens qui captent la foudre ou la lumière et qui prétendent dominer le monde matériel, le botaniste avec sa boîte de fer-blanc, le zoologiste avec son filet à insectes, passèrent en un temps pour des simples d'esprit inoffensifs et caricaturables. C'est pourtant à ces précurseurs inconnus que les événements essentiels de la vie apparurent pour la première fois sous un aspect scientifique. C'est eux qui posèrent les questions fondamentales dont la seule étude devait lancer le genre humain dans les révolutions les plus inouïes.

Leur première œuvre fut de vaincre les maladies épidémiques. La mort est tenue pour inévitable, mais des fléaux comme la lèpre, la tuberculose ou le choléra qui terrorisèrent au cours des siècles tant d'êtres dont la carrière s'ouvrait à peine furent les fruits de l'ignorance et de l'impéritie humaines. Au XXXe siècle, on n'a qu'un lointain souvenir de cette époque misérable où quelques espèces de microbes ravageaient librement le monde, sabotant l'amour, décimant l'enfance, semant la mort, les infirmités, la folie, la désespérance et les larmes.

Pendant longtemps on avait cru voir dans ces atroces contraintes les signes capricieux de la colère divine. Mais quand il fut bien établi que c'étaient là les œuvres de vermines microscopiques dont les rats, les punaises, les moustiques et l'ordure étaient les convoyeurs habituels, quand on sut prévoir ces maux et s'en défendre, ou au pis s'en guérir, un grand souffle salubre passa sur le monde les plus antiques superstitions s'écroulèrent et les hommes, certains d'accomplir le cycle normal de la vie, connurent dans la poursuite de leurs œuvres un sentiment nouveau de sécurité.

Les biologistes entreprirent ensuite dans le domaine agricole des travaux aussi méritoires, mais on est tenté d'en faire peu de cas depuis qu'ils sont arrivés à l'ambition suprême d'établir enfin le bonheur individuel et l'harmonie sociale en appliquant à l'humanité même des méthodes inspirées par celles de l'agriculture.

Le problème est simple dès qu'on le pose bien le vieux monde avait surtout souffert d'être un monde de déclasses. Déclassé, le jeune bourgeois qu'un baccalauréat, péniblement acquis en ânonnant du grec, condamnait à usurper dans une administration publique la place d'un organisateur. Déclassé, l'ouvrier réduit à une profession mécanique par sa naissance obscure et la gêne de sa vie et qu'un juste orgueil poussait à la révolte quand il évitait l'abêtissement par l'alcool. Déclassés aussi, les époux rapprochés un instant par l'intérêt, l'ambition ou l'amour, s'ils n'ont pas su réaliser ensuite la féconde harmonie de la vie familiale. Étrange société où l'on devenait lycéen ou ministre, mère de famille ou courtisane, pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec l'aptitude à ces professions.

Pour mettre chacun à sa place, il faut prévoir assez longtemps d'avance les capacités qu'il aura ; c'est pourquoi les biologistes de l'an 3000 qui pratiquent, la divination, s'aident de données précises sur les antécédents héréditaires de leurs clients, recherchent comment ont vécu dans le passé des gens ayant des antécédents identiques et conseillent les uns d'après l'expérience des autres. Le problème n'est pas toujours simple, mais déjà il l'est quelquefois depuis que les devins dirigent officieusement les mariages et ont conquis la confiance d'un certain nombre de familles. Il s'est dégagé du chaos des individualités humaines quelques races aussi fixes dans leur reproduction, aussi bien connues dans leurs caractères que les races pures de plantes cultivées ou d'animaux domestiques. Aux individus qui appartiennent à ces races ou même à ceux qui naissent de leurs croisements, les devins donnent des consultations merveilleuses de justesse et de précision. Mais les mariages sont encore libres et il subsiste des « herbes folles », des gens qui, s'ils vont chez un devin, lui présentent un arbre généalogique si plein d'incertitude et de complexité qu'il faut considérer leur cas comme désespéré. Le grand problème de l'an 3000 est de savoir si ces irréguliers, ces « enfants naturels », comme on dit, qui sont plutôt des sauvages que des créatures sociales seront éliminés par la sélection naturelle, exilés par des lois du monde civilisé, ou tolérés bien qu'ils soient les derniers éléments du désordre.

Une seule fois, j'osai interrompre le devin :

« Jusqu'en l'an 3000 — lui dis-je — je vous suis volontiers. Je vois bien qu'entre les « sauvages » et ces aristocrates dont la généalogie remonte au temps des grandes croisades contre les microbes, il doit y avoir des conflits, ni plus, ni moins aigus que nos vieux conflits sociaux. Mais il reste des « sauvages » non soumis aux devins et c'est ce qui me paraît rendre ce nouveau monde habitable.

« S'il arrive maintenant que vos collègues les domestiquent ou les exilent, je demanderai à ne pas aller plus loin.

« La seule idée d'un monde où tout serait prévu m'horripile et, parmi tant de libertés défuntes, je demande au moins la liberté de l'amour pour quelques-uns de mes arrière-petits-fils.

— « Dans le temps où vous avez vécu — dit mon ami comme s'il avait vraiment mille ans de plus que moi — on ne savait défendre aucune mauvaise cause sans crier « Liberté ! », de même que plus tôt encore, on ne mettait jamais une ville au pillage sans brailler « Dieu le veut ! »

« Vos plus chères libertés n'étaient cependant que les filles d'une ignorance dont vous étiez orgueilleux ; des législateurs ont bien pu garder l'apparence de les respecter, mais elles ont disparu ou disparaîtront devant les lois naturelles, et si simplement qu'on s'en apercevra à peine. D'ailleurs, vous avez vu vous-même bien des libertés s'éteindre. J'imagine qu'en votre temps la liberté d'enseigner que la terre est un disque n'existait pratiquement plus, et qu'un chirurgien n'était pas libre d'opérer ses patients sans stériliser ses scalpels ; j'ai ouï dire cependant que vos instituteurs et vos chirurgiens acceptaient sans souffrance ces restrictions évidentes à leur liberté d'action. Il est vrai que vous avez connu le tuberculeux libre de cracher par terre, la mère libre d'empoisonner son enfant avec un biberon malpropre, le chien libre, dans les rues, de propager la rage. Mais toutes ces libertés ne vous ont pas survécu et celle même de penser n'importe quelle sottise qui prenait par ce seul fait un caractère respectable a subi avec le temps de notables diminutions.

« Quant à l'amour (puisque vous y tenez), il n'y a pas de phénomène plus astreignant et qui laisse l'homme moins libre de ses actes c'est ce que sait tout le monde, à l'exception des amoureux. Enfin, si la liberté que vous revendiquez dans ce domaine est celle du choix de la femme aimée, je ne vois guère en quoi il peut vous importer que le hasard aveugle ou un devin omniscient l'ait placée sur votre route puisque vous la considérerez vous-même, avant trois mois, comme la créature prédestinée entre toutes à partager vos peines et assurer vos joies. »

Je dus rester trop froid devant cette éloquence et le devin en parut consterné.

« Je ne peux pas plus — me dit-il — changer l'an 3000 que l'an 1500, mais vous devez mal le comprendre et je crains de perdre avec vous mon seul élève. Pour dissiper votre inquiétude, je veux vous conter l'histoire d'une jeune femme du XXXe siècle, dont j'ai suivi un peu la destinée. Elle s'appelle Eva ; n'en soyez point surpris, car les prénoms de femmes, et celui-là même qui passe pour le plus ancien ; ont survécu à tous les cataclysmes en gardant l'éternel pouvoir d'exalter les âmes humaines. »

Noël Bernard - Un Mariage en l'an 3000 (1911)

HISTOIRE D'ÉVA

Éva vient d'avoir seize ans. Son enfance heureuse n'a pas été empoisonnée par l'ennui d'une scolarité interminable. La tenace institution du brevet supérieur qui a martyrisé tant de cervelles juvéniles, après avoir survécu au militarisme et aux épidémies, a fini par disparaître vers le XXVIe siècle. On ne s'est pas proposé de donner à Éva des connaissances encyclopédiques et elle ignore les méthodes monstrueuses par lesquelles la race des pédagogues codifiait jadis, en les stérilisant, les nobles imaginations des savants ou des penseurs.

On sut, dès avant sa naissance, — car elle est d'une race pure — qu'elle serait rebelle aux mathématiques, peu accessible à la logique, mais sensible à la poésie, imaginative, rêveuse et capable de, garder malgré les heurts de la vie une âme honnête, à la fois ardente et naïve. On n'a pas poussé son instruction plus loin que ses aptitudes, mais rien de ce qu'elle sait ne lui est inutile.

Le fonds purement intellectuel ou spéculatif de son instruction lui vient presque en entier de ses parents ; c'est au mieux, puisqu'elle est de leur race et doit nécessairement comprendre toutes choses à peu près comme eux. Ce sont de vieilles chansons et des légendes qu'elle tient de sa mère, l'histoire des oiseaux, des insectes, des plantes des champs que son père lui racontait pendant leurs promenades. Peu de chose à vrai dire que ces contes si vite retenus Mais de bonne heure, elle y a vu comme un reflet d'elle-même, elle ne les oubliera jamais et chaque jour il lui semble qu'elle en perce les symboles et qu'elle en goûte mieux les charmes.

Elle ne sent jamais le poids de la solitude depuis que toutes les créatures de son monde lui sont devenues familières. Quant aux hommes, elle les juge en les comparant aux héros de ses légendes et l'on estime dans son temps qu'elle ne saurait faire mieux.

On lui a donné aussi un minimum de connaissances pratiques la lecture, l'écriture, le calcul, l'emploi des plus simples machines qui servent à écrire ou à télégraphier, et enfin la cuisine moderne, fille de toutes les sciences qui ont substitué leurs méthodes précises et simples à son antique empirisme. Pour apprendre tout cela, Éva a dû séjourner à trois reprises dans une école lointaine.

On ne s'instruit pas en ce temps-là sans voyager la grande tâche des fonctionnaires de l'instruction publique est de réunir en une seule classe des enfants également aptes à apprendre ce qu'on veut leur enseigner. Le reste est simple : on donne à cette classe un maître qui partage les tendances de ses élèves ; le maître sait d'instinct ce qu'il faut dire et ses leçons se gravent du premier coup dans les esprits faits pour les recevoir Cet enseignement par suggestion, qu'aucun malentendu n'allonge, est d'une merveilleuse rapidité.

Ce serait la fin du rabâchage scolaire, des professeurs ennuyeux et des élèves indociles, mais il reste par malheur, à côté de ces pensions modèles, les écoles d'enfants sauvages où règnent avec persistance l'incohérence, l'indiscipline, les pensums, les retenues, les prix et tout le vieil arsenal pédagogique. Là, des consciences chatouilleuses de gamins de douze ans se déclarent blessées par un enseignement qui est pourtant demeuré abondant et plat ; là est la source perpétuelle des « affaires », l'épine au pied des administrations, l'origine des interpellations dont le Ministre de l'Instruction publique se tire invariablement en accusant son collègue préposé à l'État civil de lui livrer une graine incultivable d'enfants sans références et sans race.

Après son retour de l'école, on a choisi pour Éva un métier. Comme elle aimait à dessiner les fleurs, les papillons, les oiseaux, et comme elle se plaisait à ces travaux manuels qui laissent place libre aux rêves, on l'a faite dentellière. Cette profession persistera aussi longtemps que la coquetterie, mais on estime en l'an 3000 qu'elle n'aurait pas de sens si chaque ouvrière n'était pas en quelque sorte une artiste. Aussi Éva n'exécute que des compositions originales ; elle a une machine fort parfaite qui abrège le travail d'assemblage des fils, mais elle ne livre jamais une œuvre sans des retouches qui donnent à chaque motif un caractère personnel.

Ce travail lui plaît fort et elle y a fait des progrès rapides. Hier même, elle a subi avec succès une épreuve d'aptitude en présentant à des ouvrières expertes un bonnet de mariée fait tout entier de ses mains. Elle a maintenant une valeur sociale sa famille a fêté son entrée dans le monde et le jour est venu où, suivant la coutume, elle a droit à des vacances pour se chercher un mari.

Les jeunes filles de ce temps cherchent encore des maris, mais au lieu que ce soit par des manœuvres incertaines et savantes, dans le fracas des bals ou au hasard des relations de rencontre, elles le cherchent ouvertement, avec simplicité, dans la conviction que la chose est facile et que le bonheur est une loi commune pour qui sait se diriger.

Éva cause avec ses amies dans les calmes promenades du soir de ce grave problème. Il faudra se décider à consulter un devin.

Il y en a plusieurs, dans le pays, dont la réputation est inégale on choisit celui qui inspire confiance, comme aujourd'hui un médecin. Éva se décide en faveur d'un vieillard dont la paternelle bienveillance est douce aux jeunes filles. Elle n'est pas sans quelque anxiété sur ce qu'il lui prédira et, comme elle est restée timide, elle demande à sa meilleure amie de bien vouloir l'accompagner.

Voici Éva chez le devin, un peu tremblante. Il la rassure, en lui disant qu'une aussi charmante enfant ne peut que demeurer heureuse. Il lui demande de voir d'abord un médaillon qu'elle porte, où sont les portraits de son père et de sa mère, accompagnés de quelques signes : C. K. 137. Il examine les lignes de sa main, ses yeux qui sont d'un bleu très pur, ses cheveux d'or ondulés, et il note avec soin qu'elle a, comme sa mère, un petit signe sur la lèvre. Elle n'aura plus maintenant qu'à revenir la semaine suivante et il lui dira l'avenir.

Les devins font partie d'une corporation puissante et libre ; ils sont responsables de leurs œuvres et ne reçoivent de l'État que des indications générales sur les devoirs de leur charge. Celui qu'Éva a consulté est en présence d'un cas assez facile. Elle appartient à une race stable et pure comme on le voit en comparant les symboles caractéristiques de ses parents qui sont identiques aux signes qu'elle possède elle-même. Cette race C. K. 137 est isolée depuis cent ans ; elle passe pour sociable ; elle donne des unions heureuses où la délicatesse des maris sait ne pas heurter l'extrême sensibilité des femmes. L'État est favorable à son accroissement.

Le devin cherche cependant, au moyen d'un jeu compliqué de registres, quels croisements y ont été faits par des circonstances fortuites et sa documentation ne lui révèle de ce côté rien qui vaille. Éva épousera donc un homme de sa race le devin s'informe et en découvre un qui remplit aujourd'hui les fonctions de dessinateur chez un architecte, très loin d'ici. Les lois biologiques sont rigoureuses : il suffira qu'il ait vu Éva trois fois pour en être amoureux. Les faire rencontrer sera bien peu de chose la femme de l'architecte commandera a Éva un corsage de dentelle; elle le voudra bien sur la demande du devin, car on la sait coquette et bienveillante aux amoureux.

Le devin s'est garde de donner à la douce Éva des renseignements trop formels, il est très bon psychologue. Il lui a prédit qu'elle devait aller dans un pays lointain pour rencontrer le fiancé prédestiné : il ressemble à son père, il doit l'aimer, et elle en aura plusieurs enfants qui lui ressembleront. Elle rêve maintenant à cet avenir qui doit être tout proche ; elle a peine à croire à la vérité de la prédiction et cependant elle a confiance dans les affirmations du devin qui n'ont jamais été contredites par les expériences déjà réalisées.

Il arrive, en effet, ce que le devin a prédit. Le dessinateur Karl qui n'a pas encore, dans son adolescence studieuse, consulté de devins auxquels il croit peu, ni dans sa libre vie songé à un grand amour, subit la bienheureuse atteinte de la divine maladie. Il la connaissait certes par ouï dire car les symptômes en sont clairs et plus minutieusement décrits dans les livres d'aujourd'hui que dans les romans de jadis. Il croyait malgré tout dans ses jours d'isolement taciturne qu'il n'en serait jamais atteint, et la réalité qu'il analyse lui paraît plus belle qu'un rêve. Il vivra l'idéal des hommes de sa race.

Pourquoi Éva serait-elle empêchée d'être heureuse par le fait que le devin a préparé et prédit son avenir ?

Dès qu'elle a vu Karl, elle a soupçonné qu'il était l'homme prédestiné ; elle est devenue très timide, n'a plus songé qu'à lui et n'a plus osé le regarder ni lui parler. Lui-même d'ailleurs montrait une humeur inégale et des pensées indéchiffrables. Le premier jour, il a été banalement correct, affectant un scepticisme mondain ; le second jour, taciturne, sauf quand il s'agissait de parler de son art. Le troisième jour, il a fait contre la frivolité des femmes une sortie furieuse dont Éva resta atterrée.

Depuis, il peint des monstres, des créatures de cauchemar dont il faut espérer que la sélection naturelle débarrassera le monde. Il en a couvert en trois mois un immense panneau.

Maintenant, sa résistance est épuisée il cède à la loi que le devin connaissait, jette ses pinceaux à la tête du plus vilain de ses monstres et vient voir Éva. Il ne lui dit pas encore qu'il l'aime, mais se confie à elle, lui retrace avec force son ambition, son œuvre actuelle qui consiste à orner un grand laboratoire de fantastiques figures d'animaux à venir. Voudra-t-elle l'aider, partager avec lui une vie laborieuse et austère ; ce bonheur serait-il possible, qu'elle l'aimât sans l'écarter de la voie qu'il veut suivre ? Éva l'écoute, elle ne dit rien et n'a garde de l'approuver, car elle n'entend que la musique de sa voix et ne retient que le timbre de ses paroles, mais une larme d'émotion dans ses yeux fait toute l’œuvre et oriente leur destin. « Car en ce temps encore », dit mon ami le devin avec une force singulière, « le regard d'une femme est plus dangereux pour l'homme attaché à une œuvre que la morsure d'un serpent venimeux ».

Le plus singulier de l'histoire est que cela est dans un petit livre fort précis que le père de Karl possédait déjà et que Karl n'a pas eu encore la curiosité de lire. Il le trouve par hasard au plus beau de sa flamme il l'ouvre et demeure stupide. Tout y est : les trois regards suffisants et nécessaires, la colère qu'ils suscitent, le trouble qui s'ensuit, l'invincible désir de revoir la femme aimée pour se confier à elle, l'émotion qui naît du premier de ses regards et submerge tout le reste.

Karl ne résiste pas à lire encore une ou deux pages ; il y trouve justement des pensées prêtes à naître en lui, qu'il ne pourra pas manquer de communiquer dès demain à Éva. Il revient le soir enivré de subir ce magnifique phénomène de l'amour, si vieux et si neuf à la fois. La vallée embrumée, à la lumière de la lune qui se lève, les éclaircies du bois où l'air même semble lumineux, tout déchaîne en lui l'émotion et lui remplit le cœur. Le voici rentré et il revoit le livre ouvert sur sa table juste au point où il s'arrêta hier. Ce livre est impitoyable ! Le clair de lune y est prévu avec l'émotion qu'il soulève et il est prédit aussi que le « C. K. 137 », amoureux écrira sur ce sujet ou sur la nuit étoilée quatre ou cinq pages débordantes d'enthousiasme. Pour cette fois, le livre va mentir, Karl se couche, mais le sommeil le fuit, il songe à ce regard d'Éva qui a suffi à transformer le monde. Il faut qu'il lui décrive ce miracle, tant qu'il en sent le prix ; le voilà levé, une plume en main sur son papier c'est le clair de lune, la splendeur de la nuit et des larmes d'émotion sublime. Allons bon cela aussi doit être prévu dans le livre, mais pourquoi le lire après tout puisqu'il ne dit que ce qui est ? Quel insensé s'attarderait à lire le menu quand le repas lui-même fume sur la table ? Qu'importent à Karl les livres, les devins, l'état-civil et ses lois maintenant qu'Éva l'aime !

Ils vont cependant un jour, elle et lui, revoir le vieux devin et de bon cœur lui payent ses honoraires. Le sage vieillard les voit heureux et se réjouit de son œuvre. Il leur prédit des enfants, des garçons et des filles sans doute en nombre égal et qui seront le portrait de leur père ou de leur mère. La prédiction est valable quatre ans plus tard Éva brode des bonnets d'enfants, tandis que Karl exécute, à la suite du panneau où il créa tant de monstres, une fresque où renaît son impression sereine du clair de lune dans la haute futaie. Le ménage a déjà un garçon et une fille, identiques à ce que furent Karl et Éva. Et les époux s'émeuvent à revivre ainsi cette enfance dont ils n'avaient qu'un souvenirs confus, bien que tous les traits en soient décrits sans lacunes dans un traité sur la « Psychologie de l'enfance chez les C. K. 137 ». Un beau livre, croyez-moi, dont les prédictions minutieuses n'empêcheront pas Karl et Éva de goûter les joies de la famille, pas plus que la brochure sur l'amour n'a gâté leurs fiançailles.

Mon vieil ami m'avait détaillé ce sage conte par un calme soir d'automne, dans un de ses jours de bienveillant optimisme. Mais le lendemain il brumait et je trouvai mon prophète perclus de rhumatismes.

« J'ai fait — me dit-il — plusieurs mauvais rêves, et bien que je ne me flatte pas de découvrir l'avenir en dormant, ils avaient un mauvais caractère de vraisemblance. Si j'en devais croire ces sombres cauchemars, Karl et Éva n'auront point toute une vie heureuse Éva aurait quitté la voie du bonheur prédit pour courir d'incertaines aventures avec un nommé Juan, homme du corps de police, amateur de bonnes fortunes et incapable de fidélité. »

— « Mais qu'est-ce que ce Juan — demandai-je — et comment son intervention ne fut-elle pas prévue ? »

« Eh ? — me dit mon ami — ce serait un de ces êtres non catalogués, une mauvaise herbe comme il en existe encore dans le champ de l'humanité future, mieux sarclé pourtant que le nôtre. Sa naissance fut le résultat d'une tentative audacieuse que les devins entreprirent au XXIXe siècle sur les conseils persuasifs d'une sorte d'anarchiste qui a eu pendant quelque temps de l'influence sur eux.

« Ils tentèrent, en ce temps-là, de difficiles croisements entre des races disjointes, dans l'espoir d'obtenir des hommes de génie et d'en fixer la race. Mais cet espoir était au prix d'avoir pour une créature d'élite, quelques milliers de déséquilibrés et ce Juan en est un homme ardent et passionné, possédant toutes les qualités de l'intelligence, et cependant plein de discontinuités. Il faut, avec lui, renoncer à prévoir toute chose, si ce n'est assurément qu'il rendra Éva malheureuse.

« Après tout, c'est un mauvais rêve ; mais s'il se réalise, mon collègue le devin de l'an 3000 s'intéressera à ce cas, car il est fort compliqué ; et qui sait si ce ne sera pas la combinaison imprévue d'où naîtra ce génie que les hommes attendent toujours ? »

— « Mais sauront-ils le reconnaître, si par hasard il survient ? »

— « Pour cela non s'exclama mon ami avec un ton de conviction profonde. C'est, je vous dis, un anarchiste qui les a lancés dans ces voies dangereuses ; le temps n'est pas venu encore où les novateurs auront la vie heureuse et rencontreront la sympathie autour d'eux. Je n'avancerai, pour ma part, dans l'avenir que de peu de siècles et je mourrai sans avoir entrevu une ère aussi profondément nouvelle. »

Noël Bernard

Commenter cet article

Présentation

 

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est animé par :

 

(Photographie : Jean-Luc Boutel)

 

Christine Luce

 

Samuel Minne

 

Fabrice Mundzik

 

Liste des contributeurs

 

Articles récents

Quelques dépoussiéreurs :

e-Bulles d’encre

 

À propos de Littérature Populaire

 

Sur l’autre face du monde

 
Les Moutons électriques