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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Fabrice Mundzik
Publié dans : #Paris-Soir, #Sherlock Holmes, #Arthur Conan Doyle, #Humour, #Détective, #Gaston Picard, #Arnaque, #Vampire
Gaston Picard - Sous la porte, une lettre... (1931)

Gaston Picard - Sous la porte, une lettre... (1931)

Sous la porte, une lettre...

Ma foi je dormais avec la quiétude d'un homme heureux — les hommes heureux n'ont pas de cauchemar, — quand un bruissement m'éveilla.

Du côté de la porte. Et je donnai la lumière, je regardai, pensant au passage, au froufrou d'une souris. Mais qu'était-ce que ce papier, devant la porte ? Une lettre ?

Sitôt debout, je ramassai une lettre, en effet, et qui portait mon nom avec, rituellement, la suscription particulière aux correspondances déposées : « En ville ». Déposée par qui, cette lettre, sinon par quelqu'un qui était dans la pièce voisine, dans le salon ? Ainsi une main inconnue venait de glisser une lettre sous ma porte ?

Cette porte avait été fermée au verrou par moi, ainsi que chaque soir. Je la déverrouillai, je l'ouvris. J'entrai dans le salon. Personne. Je passai dans le vestibule, qui me sert de salle à manger. Personne encore. J'ouvris la porte d'entrée, jusque-là fermée, comme celle de ma chambre, au verrou. Et quand le verrou eut grincé, quand, passant la tête, je scrutai l'escalier et ses ténèbres, je n'aperçus nulle forme. Au reste, pourquoi chercher le porteur puisque les verrous étaient restés fermés ? Puisque les fenêtres étaient fermées, elles aussi, — l'individu, le messager mystérieux occupait nécessairement l'appartement avant que je ne songeasse à dormir ?

Alors je commençai d'avoir peur. Je pris un revolver — non chargé, mais quel meilleur maintien ? — et je visitai chacune des pièces avec une minutie nuancée d'angoisse : le porteur était là, il ne pouvait pas ne pas être là. Ayant fui, il n'eût pu refermer le verrou de l'extérieur, pas davantage refermer, de l'extérieur, une fenêtre. Et sa présence toute proche supposait une agression, un crime. Or je ne me sentais pas, pas du tout, la vocation de victime.

Pourtant je souris. « Bête que tu es ! me dis-je sur le ton de la plus vive discourtoisie, que ne lis-tu, d'abord, la lettre qui t'est destinée ? Seule cette lettre t'éclairera ».

Et je la lus. Oh ! très vite, elle ne contenait que quelques mots.

Mais lesquels ! Ceux-ci : « Je vous tuerai. Signé : Alfred Baouglas ».

Alfred Baouglas ! le nom du vampire, que toutes les forces policières recherchaient depuis une année, sans que ses crimes cessassent de se répéter !... Et le vampire était chez moi. Quel honneur ! Mais quelle frayeur, aussi ! Affolé, je tirai une balle, qui se logea dans ma bibliothèque. Un coup de revolver, en pleine nuit, cela se remarque.

Tous les voisins accoururent, puis la concierge, puis deux agents que celle-ci avait hélés, se précipitant, camisole au vent, dans la rue. J'exposai le cas. A ce nom d'Alfred Baouglas, il ne resta plus autour de moi que les agents. L'un d'eux, même, menaça de s'évanouir. L'autre s'en fut aux renforts. En vain toute une brigade chercha le vampire. Et la nuit qui suivit j'avais pour compagnon, sinon de lit, en tout cas de chambre, le détective Alonso, fameux par ses triomphes sur l'inexplicable, un filleul de Sherlock Holmes.

Nous fumions des cigarettes, dans l'attente que le phénomène se renouvelât. Vers deux heures du matin, un bruissement, une lettre qui montra, sous la porte, le bout de l'oreille. Mon détective pinça cette oreille, tira. Il eut entre les doigts une lettre qu'il me remit.

— Il fallait s'élancer ! exclamai-je.

Mon compagnon haussa légèrement les épaules et me dit :

— Lisez votre courrier, je vous en prie.

Et je lus. C'était un texte égal à celui de la veille, Alfred Baouglas, le vampire, restait l'homme d'une idée. Et cette idée résidait en ceci que le drôle avait décidé ma mort.

— Cherchons-le ! m'écriai-je, courageusement.

Mais Alonso, le détective, opina :

— C'est inutile.

— Croyez-vous donc que le vampire puisse se rendre invisible ?

— Je croirais plutôt que vous et moi nous avons envie de dormir, dit mon compagnon avec un bâillement. Allons, bonne nuit.

— Vous n'allez pas me laisser seul.

— Vous n'avez rien à craindre... pour cette fois.

Et il partit. Je pensais qu'il reviendrait à l'orée de la nuit qui suivit, — la troisième nuit. Non pas. Et je pestais contre ce que je tenais pour un lâchage, inquiet de ce nocturne qui, peut-être, consacrerait ma mort, quand je cédai à l'envie de sommeiller. Un coup de sonnette me rendit à l'anxiété, — une anxiété diminuée cependant, du fait que-je n'étais pas tué. Pas encore !

— Qui est là ? m'enquis-je avant d'ouvrir la porte.

— Alonso.

Et mon détective parut. Il jeta un regard sur l'escalier, et entra.

— Eh ! bien ? fis-je.

Il prit un fauteuil, alluma sa pipe et affecta un détachement profond des circonstances : n'ai-je pas dit que Sherlock Holmes était son parrain ?

Enfin:

— Voici, déclara Alonso. Si vous avez dormi, moi je n'ai pas clos un œil. Tapi au plus haut des cinq étages, je guettais, le regard plongeant dans la cage de l'escalier. Je sais sonder la nuit, et bientôt je distinguai, à l'issue d'un bruit de porte ouverte, à l'étage du dessous, une silhouette. Je descendis l'escalier, à pas feutrés, sans que la personne inconnue pût m'entendre.

— Le vampire sortait du quatrième ? interrompis-je, de chez M. et Mme Lambrelet ? Il va donc partout !

— Laissez-moi la parole... J'arrivai, précisais-je, devant votre porte d'entrée, au second. Le vampire tira de sa poche un mètre. Un mètre multiplié par plusieurs, ainsi qu'on en emploie dans certains services d'arpentage, à l'étranger, un mètre de dix mètres. Le vampire le déplia. A l'une des extrémités il accrocha une lettre. Il glissa ce mètre, qui a fort peu d'épaisseur, sous la porte. L'imaginez-vous, les deux nuits précédentes, qui pousse la lettre sous les autres portes, qui, brusquement, dégage le long instrument, et puis regagne son appartement. Celui de ses maîtres, plus exactement, car tout à l'heure, et sans laisser le temps au vampire de vous déposer son troisième message — je l'ai lu, il répétait les lettres que vous savez — j'arrêtai la jeune domestique qui, dans votre escalier, est présentement réduite à l'état de saucisson.

Sur quoi Alonso m'entraînait vers l'escalier, tournait la minuterie, et je voyais la petite Gertrude, la bonne de mes voisins, M. et Mme Lanbrelet.

— Vous comprenez maintenant pourquoi je ne me pressais pas de chercher, dans votre appartement, le vampire qui, je le sentais, était à l'extérieur. Mais quel mobile guida cette jeune personne, sinon de vous faire très peur ?

Il rendait la petite Gertrude à une relative liberté, dénouant ses liens.

— Y a-t-il quelque chose entre elle et vous ? reprit Alonso, et a-t-elle voulu, vous intriguant, se venger ?

— Non pas, dit le vampire. Mais j'ai lu des romans policiers. Je voulais voir si on parlerait de la lettre mystérieuse dans les journaux.

— Et c'est moi que vous avez choisi pour cette expérience ? m'écriai-je.

— Dame ! fit la petite Gertrude. Vous êtes journaliste.

Gaston PICARD.

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