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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

A quand des cours de littérature criminelle ?

Élève Lacroix, dites ce que vous savez du secret de Mlle Stangerson.

— Le secret de Mlle Stangerson... Heu... Le secret de Mlle...

— Je vois que vous ne connaissez pas le premier mot. Passons ! Citez la phrase fameuse que Rouletabille entendit dans les jardins de l'Élysée, le long du mur qui longe l'avenue Marigny.
— …
— Je constate que vous n'avez pas ouvert votre Gaston Leroux. Vous me copierez trente fois les phrases : « Le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat ». Vous pouvez vous rasseoir. Élève Mercier, que savez-vous du secret de Mlle Stangerson ?

— Mlle Stangerson, m'sieur, après avoir épousé secrètement à Philadelphie un certain Jean Roussel, qui n'était autre que le sinistre bandit Ballmeyer, alias le détective Frédéric Larsan, encore nommé le Grand Fred, m'sieur, en eut un fils qui porta d'abord le nom de Joseph Josephin, puis celui de Joseph Rouletabille.

— Très bien. Dites quel fut le premier indice matériel découvert par Joseph Rouletabille dans la Chambre Jaune ?

— Un cheveu blond de femme, m'sieur.

— Je vous remercie. Élève Jozont, nommez le plus mortel ennemi de Sherlock Holmes.

— Le professeur Moriarty, m'sieur.

— La date de l'assassinat de la veuve Lerouge, de l'Affaire Lerouge, par Gaboriau ?

— 4 mars 1862, m'sieur.

— Je vous remercie. Élève Gharantec, parlez-moi d'Isidore Bautrelet.

— Le collégien Isidore Bautrelet, dans l'aventure de l'Aiguille creuse, fut pour Arsène Lupin un adversaire formidable, m'sieur. Il compris que le cadavre de la falaise...

Cette scène se passe dans un lycée de France, vers l'an 2935.

La littérature criminelle, incorporée vers les années 2500 aux programmes du baccalauréat, a, peu à peu, pris le pas sur toutes les autres formes de littérature, qui sont tombées dans le discrédit, puis, dans l'oubli. Edgar Allan Poe, Edgar Wallace et certains auteurs spécialisés du début du XXe siècle sont devenus des classiques dont l'étude se commence en cinquième et se poursuit jusqu'en philosophie.

Dès le matin :

« A six heures précises, ainsi qu'il l'avait annoncé, Herlock Sholmès, vêtu d'un pantalon trop court et d'un veston trop étroit qu'il avait emprunté à un aubergiste de Neuilly... »

C'est une dictée.

« L'agent de la Sûreté prit le bras du vieux juge de paix et le serra énergiquement... »

C'est un exercice grammatical.

— Prenez votre Meurtre de Roger Ackroyd, page 269, chapitre XXIII : Poirot's little reunion : « — And now, said Caroline, rising that child is coming upstairs to lie down. » Jusqu'à : « What is it ? I asked ».

C'est une version.

Ainsi jusqu'à midi.

Rentrés chez eux, les enfants posent d'étranges questions à leurs parents.

— Maman, dit, à table, en s'escrimant sur son bifteck, la fille aînée, je suppose que tu veuilles empoisonner papa.

— Bien, dit la mère.

— Tu ne disposes que d'arsenic.

— Très bien.

— Dans quels aliments introduiras-tu le toxique, afin d'éviter que papa ne soupçonne, à la saveur...

Le père lève le nez et guette la réponse.

— Ma foi, dit la mère, je pense que du café très fort ferait l'affaire.

— Mais non, jette le père ! Ça ne tient pas debout, ma pauvre ! Je m'en apercevrais tout de suite ! Moi, à ta place, j'attendrais les premiers froids. Tu sais que les premiers froids me donnent des aigreurs d'estomac et que je prends de la levure de bière. Eh bien, tu flanques ton arsenic dans ma levure de bière...

Retour au lycée.

Au tableau noir, des professeur tracent des figures, des chiffres.

— Étant donné, primo, un local clos Y affectant la forme d'un triangle isocèle A B C et, secundo, un autre local clos Z affectant la forme d'un hexagone M N O P Q R, calculer...

C'est la classe de géométrie.

— Étant donné un coffre-fort revêtu d'une plaque d'acier de X millimètres d'épaisseur, étant donné d'autre part un chalumeau oxhydrique d'une puissance H, calculer la durée de l'opération consistant à pratiquer, autour de la serrure, une ouverture circulaire d'un diamètre de...

C'est la classe de physique.

Ouf ! Voici la récréation.

Des groupes se forment ; on bavarde en déambulant dans la cour.

— Eh vieux ! comment ça se dit, en anglais : pas une âme ?

Nobody, j'crois. Pourquoi ?

— C'est pour notre thème. Le prof nous a collé du Gallet décédé à traduire : « Pas une âme pour égayer le décor et renseigner le voyageur, etc... » Ça se pose là comme barbe !

Ailleurs :

— Qu'est-ce que tu as donné comme coupable, au dernier problème d'induction et de logique ?

— Le juge d'instruction, tiens !

— Mais non ! Le coupable, c'est le policier ! L'indice du mégot...

— Pas du tout, dit un troisième, l'astuce roule sur l'alibi. Au début, la victime était de mèche avec l'assassin...

Sous un hangar, un groupe d'élèves fait cercle autour d'un moniteur de culture physique.

— L'exercice consistant à escalader, sans laisser de traces, une fenêtre située à deux mètres au-dessus du sol, et étant admis que le mur est fraîchement crépi, s'exécute en quatre temps. Premier temps : flexion sur les jarrets, mais aux hanches, bustes ramenés en arrière...

De nouveau, nous sommes dans la salle d'études.

Classe de philosophie :

— Messieurs, les sentiments affectifs dans Arsène Lupin...

Classe de latin :

— Messieurs, le vieil adage : Is fecit cui prodest...

Classe de zoologie :

— Messieurs, on entend par Rat d'hôtel...

— Messieurs, le Triangle, en littérature, est donné par ces trois personnages principaux : la victime, l'assassin et le policier. On compte trente-deux situations dramatiques...

Le soir, à la maison :

— Maman, suppose que tu aies tué ton amant à coup de serpe ?

— Bien.

— Tu veux te soustraire à l'action de la justice. Dans quel magasin achèteras-tu des vêtements pour dépister les limiers ? Mettras-tu une perruque ? Quitteras-tu Paris à pieds, en bicyclette, en taxi, et par quelle porte ? Prendras-tu un train ? En ce cas, dans quel gare, et pour quelle destination ?

— Papa, imagine un couloir sur lequel donnent sept portes. Un millionnaire dort dans la chambre du fond. Sa porte et sa fenêtre sont fermées de l'intérieur. Son secrétaire veille dans la chambre contiguë. Comment vas-tu t'y prendre pour pénétrer chez le millionnaire, l'assassiner, le voler et te retirer sans laisser de traces de ton passage ?

Le père médite un instant, a un geste ennuyé.

— C'est enfantin, mon petit ! C'est le problème du local clos. Il existe un tas de solutions. En principe, je puis faire le coup de la Galerie inexplicable, ou bien je puis employer le système de l'Odeur funèbre. Ou, encore... Que veux-tu que je te dise ? J'ai su mon « Local clos » sur le bout des doigts, autrefois, mais, depuis le temps que je n'ai pas ouvert un manuel... Demande à ton grand frère...

Sur ces problèmes, les enfants suent sang et eau. Ils traînent sans enthousiasme leur serviette gonflée de manuels portant ces titres rébarbatifs : L'Étrange mort de sir Jeroboam Backdrive, Triple assassinat rue Sébastien-Bottin, L'Affaire des Oreillers rouges.

Un ennui mortel monte de ces livres de classe, de ces textes devenus — depuis qu'ils sont matière d'étude, qu'on les dissèque et les commente — plus froids que les cadavres dont ils traitent.

Depuis longtemps, les écoliers ont cessé de lire pour leur plaisir, des livres d'aventures, ils ne se rêvent plus chefs de bandes, gentlemen-cambrioleurs ; ils dévorent des livres défendus, se délectent d'une bizarre littérature « d'avant-garde », où l'on voit les auteurs révolutionnaires briser résolument les vieux moules, composer, en vers généralement alexandrins, de curieux ouvrages qu'ils nomment « Tragédies ».

D'extravagants conflits sentimentaux y sont étudiés. On a inventé un nouveau triangle : le mari, la femme et l'amant.

Un prince espagnol se demande s'il se doit à son père avant qu'à sa maîtresse ; un vieillard chauvin contemple d'une prunelle sèche, une bataille fratricide entre ses trois fils et leurs beaux-frères. Ou bien, c'est l'histoire d'une reine incestueuse, enflammée de passion pour son chaste beau-fils.

Cette jeunesse fait aussi ses délices de courts récits en vers irréguliers, nommés « Fables », où sont peints des animaux : le renard, la cigogne, la belette, le petit lapin, la cigale et la fourmi.

Les professeurs, ainsi qu'ils se conçoit, dédaignent ce genre d'écrits frivoles, mais, dans les chapelles, les cénacles, on chuchote que ces « tragédies » méprisées, qui déconcertent par leur outrancière nouveauté, pourraient bien, un jour, à leur tour, devenir les Classiques.

Pierre Véry.

Pierre Véry - A quand des cours de littérature criminelle ? (1935)

Pierre Véry - A quand des cours de littérature criminelle ? (1935)

"A quand des cours de littérature criminelle ?", de Pierre Véry, fut publié dans Marianne n°120 du 6 février 1935.

Ce texte est aussi connu sous le titre "Cours d'instruction criminelle", qui est une version revue et corrigées.

Deux extraits, publiés sur la toile, permettent de comparer ces versions et de remarquer très rapidement plusieurs différences :

Traduire en clair le cryptogramme suivant :  20376525434448876789010107614190512233976101098103434 en appliquant la Méthode du Chiffre Carré.

C'est la classe de mathématiques.

Classe de Lettres :

Messieurs, le Triangle, en littérature, est donné par ce trois personnages principaux : la victime, l'assassin et le policier. On compte trente-deux situations dramatiques… »

« Cette scène se passe dans un lycée en France vers l'an 2500. La littérature criminelle incorporée vers les années 2300 aux programmes du baccalauréat, a, peu à peu, pris le pas sur toutes les autres formes de littérature, qui sont tombées dans le discrédit, puis dans l'oubli.

Edgar Allan Poë, Emile Gaboriau, Gaston Leroux, Maurice Leblanc, Conan Doyle, Edgar Wallace et certains auteurs spécialisés du début du XX° siècle sont devenus des classiques dont l'étude se commence en cinquième et se poursuit jusqu'en philosophie. Chaque élève, dans son pupitre, a une histoire du roman policier français et étranger, un livre de morceaux choisis policiers avec glossaire et commentaires, un précis de technique policière, un abrégé du Code pénal et du Code d'Instruction criminelle, un manuel d'exercices policiers, un dictionnaire policier : le Locard. »

"Cours d'instruction criminelle" est paru chez Gallimard, dans "Les Veillées de la Tour Pointue" (1937), puis réédité par Le Masque.

Il est aussi disponible dans "8 nouvelles policières"  paru chez Flammarion, dans la collection Castor poche.

On le retrouve aussi dans le Bulletin des amateurs d’anticipation ancienne et de littérature fantastique (BAAAF) n°10 bis de juin-août 1992.

Cette première version de 1935, que vous venez de lire, ne semble pas avoir été rééditée ailleurs...

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