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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Christine Luce
Publié dans : #Gus Bofa, #Société Littéraire de France, #Pierre Mac Orlan, #Chronique, #Humour, #Guerre, #Fabrice Mundzik

Avertissement : ceci est une chronique de lecture, un point de vue personnel et ne prétend rien de plus.

En 1919, Gus Bofa a trente-six ans. La trentaine, il l'a abordée au cours de la Première Guerre mondiale, un charnier dont il n'est pas sorti indemne. On ne sort pas d'un conflit de plusieurs années, dont les causes, les objectifs et les conséquences se sont éloignés de ce qui peut être appréhendé par l'esprit humain. Il y a ceux qui sont morts et les survivants, parmi eux, les artistes qui pratiquaient déjà, brisant net l'avant et l'après dans leur manière de voir. Contrairement à d'autres qui préféreront se monter la tête avec des souvenirs héroïques ou revanchards, ceux-là ne se remettront jamais tout à fait des horreurs qu'ils ont vécues, elles hanteront leurs œuvres, comme des aveux, des confessions ou des imprécations. L'amertume se mêle au cynisme d'abord, qui les aideront à refouler la conscience d'avoir vu leur libre-arbitre bafoué, manipulés comme des marionnettes sans qu'ils puissent résister, et pire, lorsqu'il leur arriva de participer de leur plein gré à ce qu'ils abominaient. En novembre 1919, pour la Société Littéraire de France, Gus Bofa publie Rollmops, le dieu assis...

Roll-Mops (Rollmops dans le titre intérieur et le récit) par Gus Bofa - Société Littéraire de France, 1919

Roll-Mops (Rollmops dans le titre intérieur et le récit) par Gus Bofa - Société Littéraire de France, 1919

Le titre incongru déclenche la perplexité. Les rollmops ont toujours été ce qu'ils sont aujourd’hui, avec des variantes : « Le rollmops (mot allemand qui vient de rollen (enrouler) et mops (carlin)) est un filet de hareng mariné dans une sauce aigre-douce et roulé autour d'un cornichon. »

Cliché R. & R. Rossing, 1954

Cliché R. & R. Rossing, 1954

Pourquoi avoir nommé le héros ainsi ? Peut-être l'inspiration de la préparation culinaire « boche » (le mot est du langage courant au début du XXe) que l'écrivain n'aimait pas, ou la description de la chose roulée sur elle-même, et sûrement une bonne dose de fantaisie ironique, parce que le faire dieu assis implique une contorsion imprévue.

Rollmops, donc, naît sous nos yeux, décrit et dessiné, Désiré de son prénom, évidemment.

 

NAISSANCE DE ROLLMOPS

« Si Désiré Rollmops fut dieu, ce fut bien vraiment pour ses seules qualités personnelles, car il n'y avait encore jamais eu de dieux dans sa famille.

Son père, qui était rentier, mourut quelques années avant sa naissance.

Sa mère vécut trop pour éviter le petit scandale de cette conception tardive et juste assez pour le mettre au monde. Elle le portait depuis sept mois.

Telle fut la nativité de ce jeune dieu, mêlée, comme il convient, d'un peu de merveilleux. »

Page 1

Gus Bofa, 1919 : Rollmops le dieu assis, la vie éphémère d'un dieu

Le ton est donné pour ce petit ouvrage, une centaine de pages, à l'ironie mordante, dans le gras du mollet. Il s'agit d'ailleurs d'un texte court, plus illustré qu'écrit, retraçant chapitre après chapitre, tout aussi brefs, la vie éphémère d'un dieu auto-proclamé, on verra plus loin comment elle fut écourtée.

La principale raison de l'ascension divine du héros consiste justement à être resté assis pendant toute cette période consacrée à l'éducation. Depuis la petite enfance jusqu'à l'âge de la circonscription, il s'appropria un siège immuable dans chaque endroit qui l'accueillit, chez sa tante, à l'école maternelle puis en septième qu'il occupa plusieurs années. La deuxième fut de n'avoir jamais opposé un mot au discours étranger. Muet par principe, il devient aveugle grâce à l'institution scolaire et une paire de lunettes à fort grossissement. Il traverse alors sans anicroche cette période source de conflits générationnels, nul ne cherche à nuire à l'élève d'une sagesse exemplaire, sa vocation divine jamais contrariée. Cependant, ne croyez pas qu'il n'apprend rien, une osmose lente mais sûre s'opère au contact du vulgaire, sans rien faire pour le gagner, n'est pas dieu qui veut. Des incidents inattendus, causés par des écoliers plus actifs dans la vie, révèlent des savoirs qu'il juge d'ailleurs sans intérêt, et qui le convainquent de sa déité.

 

« Il n'avait pas compris un mot de cette troublante histoire et désormais s'abstint de lire comme d'un effort inutile. »

 

Page 26

 

« La Révélation à de vulgaires cerveaux humains est, en quelque sorte, une déchéance pour un dieu qui se respecte, et Rollmops eut plus de tact, pensons-nous, en restant résolument hermétique et ésotérique.

Ainsi prend-il mieux, à nos yeux, la vraie signification de ce qu'il fut : une grandiose et simple incarnation de la Force d'Inertie Universelle. »

Page 34

Gus Bofa, 1919 : Rollmops le dieu assis, la vie éphémère d'un dieu
Gus Bofa, 1919 : Rollmops le dieu assis, la vie éphémère d'un dieu

La vie de Rollmops était promise à la plus douce des existences grâce à l'inaction permanente et indifférente aux besoins séculiers comme d'ailleurs aux obligations religieuses, l'autosuffisance de son culte personnel ne lui permettait pas de vouloir convertir qui que ce soit pour jouir de sa condition. Avouons que Bofa l'écarte aussi des choses de l'amour, lui épargnant peut-être, d'après l'auteur en tout cas, bien des déconvenues, en même temps qu'il l'éloigne de la tentation de se reproduire. Hélas, bien que Désiré ne l'ait pas remarqué, la guerre éclata. Avec elle, l'agitation et la paranoïa, les grands sentiments et les basses œuvres.

Gus Bofa s'amuse en écrivant et dessinant, pourtant, l'amertume est au bout des lèvres qui racontent cette farce. Ce qui précédait n'était après tout que le lot, rendu burlesque pour le récit, de nombreux enfants nés plus au hasard que d'autres, la suite est plus vivace dans son esprit encore sous le joug des souvenirs proches. Il a le goût dans la bouche de cette fatalité injuste, décidée par l'opinion qui rassemble et façonne une raison d'état et des citoyens, qui oblitère, par instance supérieure, l'individu le plus inoffensif.

 

« […] un homme vêtu de noir, avec une casquette noire et des boutons de cuivre, qui lui demanda ses papiers comme il quittait pour la seconde fois la pension Logrenouille.

— Je n'en ai pas, dit simplement Rollmops, et c'était la propre vérité.

— Ne faites donc pas l'idiot et montrez-moi vos papiers, insista l'agent.

Et, à ces cinq mots, soixante personnes s'arrêtèrent et se formèrent en cercle.

Rollmops se tut et attendit qu'on lui dît ce qu'il devait faire.

— Vous ne voulez pas? dit l'agent... Vous ne voulez pas? Eh ben, nom de Dieu, votre compte est bon. »

Page 59

Gus Bofa, 1919 : Rollmops le dieu assis, la vie éphémère d'un dieu

Monsieur Logrenouille, dont le patronyme incline à le voir comme un mangeur d'enfants mais aussi comme l'animal qui voulut se faire plus gros qu'un bœuf, vient à la rescousse de Rollmops dans ses démêlés, qu'il ignore il faut le dire, divinement. Mais si l'aide de son maître d'école, méprisant cependant, l'extirpe de la prison pour trahison, c'est pour mieux l'envoyer servir la patrie. Le quinquagénaire tricolore à la boutonnière le conduit avec empressement vers l'acte de guerre, sûr d'accomplir par procuration son devoir et bénéficier des honneurs, comme ceux qui font rejaillir des gloires factices avec des événements qu'ils n'auront jamais vécus.

 

« […] c'est un pâle crétin, aux trois quarts loufoque, qui se croit dieu et prophète. Je me porte garant qu'il est trop bête pour n'être pas honnête ! »

Pages 62-63

Gus Bofa, 1919 : Rollmops le dieu assis, la vie éphémère d'un dieu

Le service armé n'est pas trop regardant à la qualité de la chair à canon, Rollmops est engagé. La sagesse exemplaire, qui lui attirait les bonnes grâces des actifs autour de lui depuis son enfance, continue de le sauvegarder. Passif jusqu'au-boutiste, il convainc sans agir officiers et camarades de ne lui confier aucune tâche susceptible de le laisser opposer une force d'inertie invincible, il est trop fort. Ils lui réservent alors les places qu'aucun n'est capable d'occuper, celles qui ne pourraient que les faire mourir d'ennui sans honneur.

 

« — J'y vois très bien, interrompit modestement Rollmops, qui ajouta cette restriction : « Pour ce que je fais! »

— Et peut-on savoir ce que vous faites ? s'enquit le major, suant de colère contenue.

— Rien, dit honnêtement Rollmops.

— C'est un joli métier! dit le major.

Et il le porta bon pour le service armé. »

Page 71

Gus Bofa, 1919 : Rollmops le dieu assis, la vie éphémère d'un dieu

Le souffle divin qui le portait, ou plutôt sur lequel il siégeait, assis quand les hommes communs se tenaient debout, s’abrège tragiquement, la guerre s'obstine à introduire la réalité. Elle le trahit, le dépossède de ses pouvoirs, la guerre emporte tout sur son passage. L'épisode final ne se dépare pas des péripéties cocasses et absurdes que Bofa illustre depuis le début, et pourtant, il faudrait être aussi myope que Rollmops pour ne pas percevoir la détresse profonde, enfouie sous l'aspect rigolard, « faut pas s'en faire ! », l'auteur rappelle l'expression galvaudée dans les tranchées. Pourquoi s'en faire quand on a perdu le contrôle. Et puis un jour, l'action, et la vie que refusait Désiré, s'introduit dans son intimité, peut-être l'image du pacifisme auquel les combattants ont renoncé, et il n'est pas armé.

 

« La réalité envahissait sa vie de partout, et les faits, précis et immédiats, le prenaient à partie si directement qu'ils le forçaient à l'action et à la vie.

Il regardait les choses, les voyait et pensait à l'attaque imminente de la patrouille.

C'est alors qu'il s'aperçut qu'il avait oublié son fusil, surmonté de sa baïonnette, dans la tranchée. »

Pages 101-102

Gus Bofa, 1919 : Rollmops le dieu assis, la vie éphémère d'un dieu

L'issue est fatale pour Rollmops, et les vétérans se souviendront de lui surtout pour n'avoir jamais ni bu ni fumé, la précision qui rappelle les préoccupations si lamentables lorsqu'il ne reste que ces primes rares et comptées. Mais c'est avant sa mort qu'il meurt, et bien que ce soit dit comme une scène parodique à effet comique, elle me paraît teintée d'une telle désespérance que cent ans plus tard, j'en ressens encore la tristesse. La condition humaine se trouve à l'intérieur d'une conserve de harengs roulés dans le vinaigre.

 

« Rollmops revenait illuminé, suivi des deux Boches et fier de sa force.

Il se sentait solide et bien vivant, content d'avoir « agi » et couru dans l'air tiède du soir, content d'avoir frappé dur et abîmé de la viande humaine, content de se sentir vivre après avoir tué. »

Page 107

Gus Bofa, 1919 : Rollmops le dieu assis, la vie éphémère d'un dieu

Gus Bofa n'a jamais respiré la joie de vivre. Le sous-titre de l'excellent ouvrage qui lui est consacré chez Cornélius, rédigé par Emmanuel Pollaud-Dulian, résume parfaitement l'ambiance de sa carrière, L'enchanteur désenchanté. Rollmops le dieu assis, ce livre qu'il dédicace affectueusement à Pierre Mac Orlan, son ami et complice si l'on en juge les rencontres croisées durant leur carrière, est plus que jamais le théâtre écrit et joué aux crayons de ses désillusions. Deux ans plus tard, les deux amis s'unirent à quatre mains pour écrire une autre histoire, Le livre de la Guerre de Cent ans, un prétexte à peine masqué pour continuer de parler de la leur. Le site Gus Bofa revient sur leur amitié avec de nombreux détails.

Que dire de ces hommes qui revinrent d'une guerre meurtris, comme le mot le dit : moins vivants, mutilés de l'intérieur et le sachant. C'est une opinion qui m'est personnelle de penser qu'on oublie cette donnée morbide, quand on reproche plus ou moins à Gus Bofa ou Pierre Mac Orlan leur manque d'idéalisme, peut-être, ou leur causticité un peu méprisante, parfois aux limites de l'indifférence pour le sort de l'humanité. Il me semble qu'ils avaient surtout perdu la faculté de s'intéresser au sort commun, de s'engager pour lui. Mais ils détestaient la guerre, son inutilité et les souffrances inhumaines qu'elle infligeait, je crois qu'ils réservaient à l'individu, celui qu'ils croisaient, qu'ils étaient eux-mêmes, leur attention, parfois leur affection et leur compassion, parfois leur verve et leur ironie.

En aparté : on dirait que février est le mois de Bofa. À l'ADANAP, nous en avons parlé chaque année en tout cas. Bien sûr, ce ne sera que la troisième fois, le blog est encore jeune, et puis Gus Bofa n'est pas cité seulement ce mois en particulier. Tout de même, le cycle se dessine...

 

Pour continuer sur l'Amicale, n'hésitez pas à consulter les passionnants articles précédemment offerts par mon ami Fabrice Mundzik, globe-trotter infatigable des nids à poussière :

En février 2015

Gus Bofa - De la fantaisie envisagée comme formule énergétique (1925)

En février 2014

Gaston Paris - Les Maîtres du dessin chez eux : Gus Bofa (1932)

Et puis aussi fin janvier 2014

G. de Pawlowski - L'Artilleur du métro (1917), illustré par Gus Bofa

 

 

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Emmanuel Pollaud Dulian 28/04/2016 09:08

Bonjour.
Merci pour cette très intéressante analyse de "Rollmops" et de vos efforts pour remettre Gus Bofa en lumière.
Bofa avait déjà utilisé le nom de Rollmops dans un conte, "Protestation indignée du docteur Rollmops", publié dans "Le Journal" le 15 mars 1914. Il y raconte comment un médecin, pour prouver qu'il n'est pas mort, entreprend de réaliser sa propre autopsie. Peut-être, le nom de Rollmops renvoie-t-il au Faustroll de Jarry. Mais ce n'est qu'une hypothèse.
Je partage votre opinion quant à l'indifférence que montrent Bofa et Mac Orlan quant au sort de l'humanité. Ils avaient assisté en août 14 à la faillite des principes religieux, moraux, philosophiques, politiques et autres. Mac Orlan écrit : "Un match d'un homme de 70 kilos contre un obus du même poids est, sans discussion, une des inventions les plus sottes de notre temps." Difficile après de s'enthousiasmer pour l'humanité!
Et, de toutes façons, que faire? "Je me moque", écrit Bofa, " comme d'une guigne que mes petits-neveux se fassent tuer glorieusement un jour. D'ailleurs ce ne sera pas de leur faute et ce n'est certainement pas un livre de plus ou de moins qui va empêcher les nations de s'entredévorer dans 10 ans si tel est leur bon plaisir."

J'attends avec impatience février 1017 et le prochain article sur Bofa!
Continuez à fouiller les nids à poussière!

28/04/2016 17:00

Bonjour,
Je vous remercie et, sachez-le, en rougissant. L'intérêt et l'appréciation de la part de l'auteur du magnifique ouvrage sur Gus Bofa me fait grand plaisir, il est l'initiateur d'une partie de mes lectures autour d'auteurs et artistes de l'époque qu'on pourrait tous qualifier de désenchantés.
L'amitié de Mac Orlan et Bofa est effectivement une composante qui me fascine, et à travers eux, et d'autres, la compréhension des années qui ont suivi 14-18, qu'on a souvent peintes de flonflons et de revanche. Les citations et votre opinion me rassurent quant aux avis que j'ai pu donner, en lectrice touchée. J'ai commencé à lire un livre, entre biographie et impressions, La bibliothèque perdue de Walter Mehring, émouvant mais aussi très juste pour toucher du doigt les remous internes d'une génération, dont il faisait partie, élevée dans l'espèce de foi des sciences et de la culture pour forger l'avenir.
En tout cas, j'espère bien que nous aurons l'occasion de reparler de Gus Bofa avant février de l'année prochaine ! D'ailleurs, c'est déjà une certitude, nous avons prévu une (petite) surprise, peut-être bien qu'elle vous plaira.

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