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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Alfred Edward Woodley Mason (Camberwell, Londres, 7 mai 1865 - Londres, 22 novembre 1948), son nom raccourci sur toutes les couvertures en A. E. W. Mason, était un auteur anglais dont la postérité a gardé en mémoire son roman exotique, – pour ne pas dire colonialiste ou impérialiste, Mason fut également un député libéral –, The Four Feathers (Les quatre plumes blanches) écrit en 1902. Et si certains l'ont lu ou vu dans sa belle édition chez Marabout, le titre est essentiellement connu encore aujourd'hui pour avoir été adapté à plusieurs reprises au cinéma. Dans ce récit, il est question de couardise militaire, de trahison sociale, de perte de l'honneur et de rédemption grâce aux actions les plus nobles. Une œuvre typiquement datée du temps de l'empire, sauvée par ses qualités dramatiques.

La plume fantastique de A. E. W. Mason, La Maison de la peur, 1910

Depuis le début de sa carrière littéraire, d'abord pour le théâtre, puis au cours de différents essais, l'écrivain abordera un peu tous les genres en suivant ceux à la mode, en les imitant dirait les mauvaises langues mais ce serait injuste car il les exploite avec un talent personnel.

C'est ainsi qu'un peu plus confidentiellement, A. E. W. Mason n'est pas oublié des amateurs de romans policiers anciens, ces histoires criminelles qui parurent au tout début du XXe siècle après des essais erratiques puis plus ordonnés durant le siècle précédent, et s'assurèrent peu à peu un public fasciné. Mason se fait à son tour le continuateur de la vogue des détectives, influencé en particulier par le succès du Holmes de Conan Doyle, mais d'une manière un peu singulière puisqu'il va créer un personnage a contrario du détective consultant, sur le modèle d'un policier français de la Sûreté, Gabriel Hanaud, un inspecteur rationnel dont la perspicacité s'étend à l'analyse du comportement de ses semblables. L'inspecteur et son acolyte, le londonien Mr. Julius Ricardo, débutent leur carrière en 1910 dans At The Villa Rose (Le Trésor de la Villa Rose, 1935, Le Masque Policier), et à Aix-en-Provence, à la rescousse d'une jeune anglaise soupçonnée, puis en grand danger de mort, après que sa protectrice, adepte du spiritisme, ait été étranglée lors d'une séance médiumnique. L'argument n'est pas non plus choisi innocemment mais sans doute pour contrer les réelles préoccupations de Conan Doyle et les moquer dans ce récit qui démasque, bien entendu, une escroquerie sordide. Le nouvel enquêteur emporte un succès certain et résoudra quelques énigmes encore, cinq romans et des nouvelles, quelques-uns seulement seront traduits en France, grâce aussi à la renommée du best-seller, Les quatre plumes blanches. Et puis, toujours à part ce dernier titre, Mason disparaît de l'horizon littéraire, dès la Seconde Guerre mondiale d'ailleurs.

At The Villa Rose, 1910

At The Villa Rose, 1910

La plupart des amateurs estiment que son intérêt, – car même s'il tente de lui faire concurrence, il existe –, pour Conan Doyle date de ce premier policier, en 1910. Pourtant, en 1909, Mason a écrit une nouvelle, The House of Terror, dont l'atmosphère n'est pas sans rappeler les histoires à l'atmosphère plus étrange de son confrère, comme le Chien de Baskerville, et qui n'est pas dénuée non plus d'une touche spirite dont il se gaussera l'année suivante. Il est possible que les spécialistes n'y pensent pas car elle parut d'abord à New York, dans The Saturday Evening Post, le 22 mai 1909, et en volume seulement en octobre 1917, toujours au même endroit, chez Charles Scribner's Sons dans le recueil The Four Corners of the World. Ce n'est qu'en octobre 1926 qu'un magazine anglais lui fit les honneurs du sol natal, The Argosy. Entre-temps, la nouvelle, La maison de la peur, avait été traduite pour le Supplément Littéraire de l'Illustration (16/04/1910 et 23/04/1910 & in reliure L'Illustration Reliure Romans 1910 Tome 2), par Louis Labat. Ce même traducteur qui signe en 1917 un recueil de A. E. W. Mason titré en français La maison de terreur. Les dates similaires de ce recueil et de celui paru chez Scribner, The Four Corners of the World, le nombre de pages (323 dans la version française) m'inclinent à croire que celui-ci est la traduction de celui-là sans pouvoir en donner l'assurance : publié chez Fasquelle, il existe et suscita l'émoi d'un chroniqueur du Figaro plus lyrique que moi à sa sortie, mais demeure à peu près introuvable en 2016.

« Figaro, 14 décembre 1917 : VIENT DE PARAÎTRE La Maison de Terreur, du maître romancier anglais A.-E.-W. MASON, est le livre le plus émouvant et le plus captivant. Une grande puissance d'invention dramatique, une rare subtilité d'analyse, un sentiment profond du mystère, telles sont les qualités qui ressortant merveilleusement de la remarquable traduction de Louis LABAT. (Fasquelle, éditeur). »

En attendant de vérifier cette hypothèse, la nouvelle La maison de la peur n'est pas loin de mériter les qualificatifs de l'homélie. Après la description, sensiblement empruntée à Jerome K. Jerome, d'un honnête Londonien célibataire et désireux de le rester, heureux de sa confortable aisance bien réglée, une lettre de femme entraîne le héros malgré lui dans une aventure dangereusement irrationnelle, bien loin des réconfortants réverbères citadins. Une maison solitaire, un paysage désolé, un drame conjugal ou une poignante malédiction, en tout cas un récit que j'ai beaucoup apprécié et que je vous propose de découvrir à l'identique de sa parution en 1910, illustré par deux superbes gravures de Frédéric de Haenen (1853 – 1929), et traduite par Louis Labat. Dernière précision, ce monsieur, Louis-Joseph Labat (1867 – 1947), était journaliste et critique mais surtout un traducteur dont on découvre souvent le nom dans les livres anciens. Il arrivait à cette époque, comme auparavant et comme aujourd'hui encore, que les traductions ne soient ni fidèles ni complètes. Toutefois, non seulement ce récit m'a plu sous cette forme, mais curieuse, j'ai rapidement parcouru la version originale sans remarquer rien de notable en fait, à part, et je le comprends, l’élision d'une demi-phrase au tout début et que j'ai replacée entre crochets pour ceux qui sauront rire au jeu de mots qui m'échappe complètement à moi aussi, je l'avoue.

 

Note : une seule autre erreur dans la traduction par rapport à l'original m'est apparue, un coquille plutôt, le prénom Rupert est mal attribué au personnage Channing, qui se prénomme Mildmay. The House of Terror peut être lu sur le site Gutenberg, ainsi que les autres nouvelles du recueil The Four Corners of the World dans l'édition Charles Scribner's Sons de 1917.

Louis-Joseph Labat (1867 – 1947) Portrait paru dans Je Sais Tout, 1918.

Louis-Joseph Labat (1867 – 1947) Portrait paru dans Je Sais Tout, 1918.

Il y a des esprits impatients qui chaque matin se lancent dans le jour nouveau comme des aventuriers sur une mer nouvelle. Tel n’était pas M. Rupert Glynn : il aimait qu’un jour ressemblât aux autres [He had been christened "Rupert" in an ironical moment, for he preferred the day to be humdrum.]. Bien qu’il eût l’aisance et l’indépendance, sans jamais avoir fait d’effort pour accroître son revenu, il demeurait célibataire. Non pas qu’il ne trouvât occasion de se marier, mais il craignait pour son bien-être.

– Un pavillon de chasse dans les Midlands, un appartement à l’Albany, la saison à Londres, une cure d’automne dans quelque station française avec l’agrément d’un modeste baccarat, par là-dessus un billet de cinq livres dans ma poche au service d’un ami, voilà, disait-il, de quoi satisfaire mes goûts simples. Je vais ainsi mon petit traintrain.

Le contentement lui arrondissait la face. Il était, un peu plus que de juste, épais de mâchoire et monté en couleur ; mais l’œil restait clair. Il avait beaucoup d’amis, ce qui s’explique sans peine : l’aimable terre à terre de sa personne en faisait un compagnon de tout repos. Qu’il pût devenir le témoin d’événements singuliers et terribles, on n’en concevait pas l’idée à voir son air de confortable inintelligence et l’hygiène routinière de sa vie.

– Quand, disait un de ses amis, homme nerveux, je suis effrayé la nuit par des bruits vagues et insolites, je pense à Rupert Glynn, cela me rassure.

Pourtant, à cause même de cette sécurité qu’il dégageait autour de lui comme une atmosphère, M. Glynn se trouva jeté en plein mystère ; et il connut la terreur.

 

◊●◊

 

Un des premiers jours de février, à l’heure du déjeuner, il trouva sur sa table, à Melton, une lettre qu’il lut avec une gravité croissante. Homme de méthode, il gardait toute une liasse de Morning Post. Il sonna son domestique et se fit apporter son journal de poche, dont il tourna les pages jusqu’au moment où, sous la rubrique du 10 novembre, il lut : « Ma première excursion ».

– Thompson, commanda-t-il, apportez-moi le Morning Post du 16 novembre.

Il se rappelait une information parue le lendemain de sa première excursion, quand il était encore moulu de fatigue. Thompson revint avec le numéro demandé. M. Glynn, feuilletant les pages, eut vite fait d’y découvrir ce paragraphe :

« M. James Thresk, dont la santé s’est tout à fait remise d’une secousse récente, a quitté Londres hier avec Mrs. Thresk à destination de North Uist. »

Glynn posa le journal. L’avenir immédiat lui apparaissait sous des couleurs sombres. Il y avait très loin jusqu’aux Hébrides septentrionales. Sans compter qu’il logeait six chevaux dans son écurie. Mais comment, devant cet entrefilet, se refuser au voyage ? Par nature, il répugnait au refus. D’ailleurs, la lettre de Linda Thresk le réclamait d’urgence. Il reprit la lettre : on avait besoin de lui, mais sans spécifier de motif. Par surcroît, on lui donnait des instructions bien faites pour l’intriguer, et très explicites : il apporterait ses fusils ; il enverrait un télégramme de Loch Boisdale, et seulement de ce port, qui est le dernier où touche le steamer d’Oban avant d’atteindre North Uist ; il prétendrait que, venu en partie de chasse dans l’une des îles voisines, il s’était risqué, se voyant si proche, à venir demander pour une nuit ou deux l’hospitalité de Mrs. Thresk. Toutes ces précautions, et plus encore le style de la lettre, lui semblaient de mauvais augure. Un mot par-ci, une réflexion par-là, l’agitation qui se trahissait dans l’écriture, tout l’emplissait de malaise. L’appel était presque émouvant. Il se représentait Linda Thresk penchée sur sa lettre : elle traçait fébrilement les caractères ; sa figure se convulsait d’épouvante ; par instants, elle relevait la tête, elle regardait d’un côté, puis de l’autre, avec des yeux de bête traquée. Aussi réellement qu’il tenait la lettre dans sa main, et bien qu’il eût passé trois ans sans voir Linda, il la revoyait maintenant, fragile et svelte, le visage fin et pâle, les yeux grands et sombres, les cheveux abondants et noirs, femme qui gardait un air de jeune fille, avec cette espèce de rareté où l’on sent la serre chaude.

Derechef, M. Glynn posa la lettre ; derechef, il sonna son domestique.

– Mes bagages pour une quinzaine, ordonna-t-il. Vous sortirez mes fusils. Je pars en voyage.

Thompson se montra surpris autant que l’y autorisait sa dignité personnelle.

– Vos fusils, monsieur ? dit-il. Je crois bien qu’ils sont à Londres. Il y a si longtemps que nous n’en avons fait usage !

– Possible, admit M. Glynn avec impatience ; nous allons avoir à nous en servir.

Thompson savait M. Glynn parfaitement incapable de tirer une meule de foin à vingt mètres, et qu’il avait abandonné un sport où il témoignait d’une si lamentable insuffisance. Son maître, cependant, lui réservait un coup plus rude.

– Thompson, dit M. Glynn, je ne vous emmène pas. Je pars seul.

 

◊●◊

 

Et seul il partit, en effet : c’est ainsi qu’il y allait pour un ami du billet de cinq livres. Au surplus, ses inquiétudes lui fournirent de quoi s’occuper l’esprit durant le voyage.

Pourquoi Linda Thresk le mandait-elle plutôt que tel autre de ses amis ? Depuis son mariage, qui remontait à trois ans, il l’avait entièrement perdue de vue ; et même auparavant il n’était qu’une de ses relations entre mille. La question qu’il se posait restait donc sans réponse.

Néanmoins, il suivit à la lettre les instructions de Mrs. Thresk. Il avait pris ses fusils. Quand le steamer stoppa devant le petit quai de Loch Boisdale, il descendit à terre et envoya son télégramme. Deux heures plus tard, il débarquait à North Uist et s’enfonçait dans la profondeur plate et mélancolique de l’île. Le soleil couché, la nuit vint très vite. La lune s’était levée avant qu’il entendît sur le rivage occidental le grondement orageux de la mer. Dix minutes plus tard, un tournant lui découvrit la maison. De vives lumières brillaient aux fenêtres. Petite et blanche, et prolongée, du côté opposé à l’entrée, par des bâtiments extérieurs, elle s’élevait sur le sol ras d’une tourbière, au bord d’un grand marécage dont un fourré de roseaux, à dix mètres en avant, marquait la limite. Par delà les roseaux, le marais s’allongeait, luisant de flaques, jusqu’aux sables bas des dunes. Par delà les dunes elles-mêmes, la plaine argentée de l’Atlantique s’en allait chercher au loin les ténèbres. Un arbrisseau, droit au milieu du vaste bourbier, tendait un doigt vers la lune. Il n’y avait pas trace d’autres arbres à l’entour.

Pour Glynn, frais émoulu des prairies du Leicestershire, si nettes de dessin avec leurs haies, leurs blanches grilles et leurs arbres, ce coin des Hébrides septentrionales aux confins de l’Atlantique offrait l’aspect le plus sauvage et le plus désolé. Les cris des mouettes et des courlis emplissaient perpétuellement l’étendue paludéenne ; la mer, calme, brisait sur le sable avec un bruit obsédant et lugubre. Glynn considérait la petite maison perdue dans la solitude, et il s’attristait d’être venu. A son idée de méridional, avoir des émotions était préférable, braver la terreur était plus facile dans les rues bien éclairées des cités, dont il suffit de franchir le seuil pour se trouver en compagnie.

 

◊●◊

 

Quand la carriole l’eut arrêté à la porte, un instant s’écoula avant qu’on répondît à son appel. Enfin apparut un domestique entre deux âges qui, dans l’encadrement de la porte, regarda au dehors avec étonnement.

– J’ai, dit Glynn, envoyé une dépêche de Loch Boisdale. Je suis M. Glynn.

– Une dépêche ? fit l’homme. Elle n’arrivera que demain matin, monsieur.

La voix du conducteur s’interposa.

– J’apporte une dépêche de Lochmaddy. Elle est d’un gentleman qui vient rendre visite à Mrs. Thresk.

Dans ces îles du Nord, les gens sont curieux, les nouvelles rares, et l’on n’y reconnaît pas aux télégrammes un caractère privé. Glynn se mit à rire. Au même restant, le domestique lui ouvrait le vestibule, et il entra dans un petit salon à plafond bas, qui était probablement la seule pièce commune du logis. À sa droite, dans un large foyer, un feu de tourbe rougeoyait derrière la grille ; en face de lui, un sofa de crin érigeait son haut dossier ; et il y avait à sa gauche une petite table ronde où où dînaient Thresk et sa femme.

Tous les deux, ils se dressèrent à son entrée, et Linda s’avança, d’un air de profonde surprise.

– Vous ! s’écria-t-elle, tendant la main. D’où tombez-vous ?

– De South Uist, répondit Glynn, fidèle au mot d’ordre.

– Et vous venez nous voir ! Que c’est aimable à vous ! Martin, vous allez porter dans la chambre d’ami la valise de M. Glynn. Vous dînez, j’espère ?

– Je craignais d’être indiscret en usant une nuit ou deux de votre hospitalité. C’est pourquoi je vous avais télégraphié.

Dans les yeux de Linda, qui le fixaient, il vit une angoisse. Il ajouta tout de

– Télégraphié de Loch Boisdale.

Les traits de la jeune femme se détendirent.

– La dépêche arrivera demain matin, dit-elle, souriante.

– Le fait est que le conducteur vous l’a apportée, répliqua Glynn.

Et Martin remit la dépêche à Mrs. Thresk. Glynn, par-dessus son épaule, observa que Thresk levait la tête. Jusque là, debout près de la table, il avait écouté en silence. Il s’approcha.

C’était un homme de grande taille, bâti en force, avec une large figure aux traits accusés et qui se sauvait de la vulgarité par l’énergie. Ainsi côte à côte, les deux époux présentaient un singulier contraste : elle, mince, élégante de mouvements, exquise de teint ; lui, épais, râblé, l’air impérieux. Glynn se rappela un bruit qui avait couru à Londres au moment de leur mariage : on prêtait à Linda des engagements envers un autre, et l’on assurait qu’à cet autre, dont Glynn ne retrouvait pas le nom, elle avait aliéné son cœur.

– Vous êtes le bienvenu, parbleu ! dit Thresk, la main offerte.

Glynn s’avisa que Thresk portait un bandage autour de la gorge ; et ce lui fut comme un choc. Il chercha Linda. Elle attachait sur lui un regard d’imploration suprême : pas de remarque sur cette gorge blessée ! Il prit la main de son hôte.

– Vous nous ferez plaisir, continua Thresk, en restant avec nous aussi longtemps que possible. Voilà plus de trois mois que nous vivons ici. Pour nous, vous revenez d’un autre monde ; et, quand on revient d’un autre monde, on est toujours intéressant, pas vrai, Linda ?

Il posait la question avec le sourire tranquille d’un homme secrètement amusé. Mais une expression de peur avait traversé comme un éclair le visage de Linda. Il parut à Glynn qu’elle avait eu peine à réprimer un frisson.

– Martin va vous montrer votre chambre... Eh bien, qu’avez-vous ?

Glynn considérait la table avec stupeur. À quoi bon feindre la visite improvisée ? Sa dépêche venait d’arriver, et cependant le couvert était mis pour trois personnes ! La direction de ses yeux changea celle des yeux de Thresk.

– Ah ! je vois, dit celui-ci, avec un rire.

Glynn devint pourpre. L’air amusé de Thresk ne l’étonnait plus : à la table où il l’avait trouvé assis, une troisième place était ménagée entre lui et sa femme.

– Je monte me changer, balbutia Glynn, confondu.

– Mais, dit Thresk, ne vous faites pas trop attendre.

Glynn suivit Martin dans sa chambre. Il était fort ennuyé. Il n’aimait en aucune circonstance jouer le personnage d’un sot ; et il jugeait superflu de s’être imposé pour le jouer un voyage de trois cents milles. Si c’était ce qu’on lui voulait, il s’en fût acquitté tout aussi bien dans les Midlands.

Il allait avoir à subir une autre épreuve, et plus grave. Redescendu dans la salle à manger, il s’approchait de la table et tirait à lui la chaise vide ; Thresk l’arrêta du geste :

– Pas là !

Cela fut dit avec violence. Puis, Thresk reprit son visage normal, avec son air amusé et son sourire.

– Après tout, essayez... oui... essayez.

Et Thresk dévisageait Glynn avec une étrange insistance.

Glynn s’assit, lentement. On se moquait de lui, pas de doute. Il en douta moins encore lorsque Thresk, complètement rasséréné, lui dit, dans un accès d’hilarité :

– Eh bien, voilà qui est drôle !

L’indignation de Glynn touchait à l’exaspération. Il demanda :

– Qu’est-ce qui est drôle ?

Mais déjà, Thresk ne l’écoutait plus. Il regardait à l’autre bout de la salle, vers la porte, comme si un nouveau visiteur se fût signalé au dehors. Glynn se tourna, irrité, du côté de Linda. Mais sa colère tomba tout de suite : Linda était blanche comme un papier, et la frayeur lui dilatait les pupilles. Décidément, pour quelque motif que ce fût, elle avait besoin de lui. Thresk fit brusquement volte-face, et, d’un ton enjoué :

– Il y a tout un trajet de Londres à North Uist, dit-il.

– Assurément, concéda Glynn, en s’installant pour dîner. Mais c’est de South Uist que j’arrive. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir appétit autant que si je venais de Londres.

Il rit ; et Thresk, s’associant à son rire :

– Tant mieux ! Car il y a longtemps qu’on ne vous a vu.

– En effet, répondit Glynn, d’un air détaché. Un an, il me semble.

– Trois ans, corrigea Thresk. Car je ne sache pas que vous soyez jamais venu nous voir à Londres.

– Nous restions si peu chez nous ! interrompit Linda.

– Trois mois par an, ma chère, dit Thresk. Il faut un jour entier pour venir voir ses amis dans ces îles ; au lieu qu’à Londres on n’a que la rue à traverser. En tout cas, nous sommes, Monsieur Glynn, ravis de votre visite. Au fait...

Sa main droite cherchait négligemment la salière.

– Ce voyage ne serait-il pour vous qu’un début ? Jusqu’ici, vous avez surtout aimé le monde. Un rendez-vous de chasse dans les Midlands... tous les lustres allumés durant la saison... Les îles du Nord n’entraient guère dans votre programme.

Il ajouta, le regardant avec vivacité :

– Vous avez apporté vos fusils ?

– Sans doute, répondit Glynn, s’efforçant à un rire naturel, car il commençait à se sentir incommodé par cet interrogatoire. Mais je ne vous garantis pas de m’en servir beaucoup mieux que naguère.

– N’importe. Nous irons demain battre le marais : cela m’étonnerait que vous n’en rapportiez pas quelque chose. Le canard y abonde. Vous ne craignez pas l’humidité, je suppose ? Il y avait une fois un individu nommé Channing...

Il s’arrêta, et partit du même rire où il y avait un amusement secret.

– Peut-être en aurez-vous entendu parler ? demanda-t-il.

– Oui, proféra Glynn, lentement. Je le connaissais.

Il avait, à l’énoncé du nom, observé un recul chez Linda, et il en savait la cause.

– Vraiment ! fit Thresk, s’animant. Alors, vous goûterez mieux l’histoire. Ce Channing vint ici en visite.

Glynn sursauta..

– Ici ! cria-t-il. Et pour n ’avoir pas retenu ce cri, il se fût volontiers mordu la langue.

– Oui, confirma Thresk, simplement. Je l’en avais prié.

Glynn, interdit, laissait errer ses yeux de Thresk à Mrs. Thresk. Pour une fois, le regard de Linda ne rencontra pas le sien. Assise toute roide sur sa chaise, elle considérait obstinément la nappe, au-dessus de laquelle une de ses mains se contractait. Seul des trois, Thresk semblait à l’aise.

– Je l’emmenai battre le marais, continua-t-il, avec un rire. Il détestait l’humidité. Il s’habillait toujours si mal, n’est-ce pas, Linda ? Les roseaux commencent à trente mètres de la porte, et au bout des cinq premières minutes il enfonçait jusqu’à la ceinture !

Subitement, le rire de Thresk s’arrêta.

– Mais alors, cela cessa d’être matière à plaisanterie. Channing s’approcha trop du petit arbre, au milieu...

– Et il y a du danger à cet endroit ? demanda Glynn.

– Il y a du danger.

Thresk s’était levé. Il traversa la pièce, gagna la fenêtre, remonta le store, et, de ses mains arrondies, faisant un écran à ses yeux contre la lumière de l’intérieur, il appuya son visage aux vitres.

– Plus que du danger, reprit-il à voix basse. Juste aux abords de l’arbre, c’est la mort certaine et rapide. Vous enfoncez jusqu’à la ceinture...

La voix de Thresk se fit plus lente, comme s’il eût mesuré à la longueur des syllabes le temps de la catastrophe.

– Et puis, de la ceinture aux épaules... et puis, des épaules jusqu’à disparition complète... avant que nul secours puisse vous atteindre.

Il s’arrêta net : Glynn, qui l’observait de la table, le vit changer d’attitude, laisser tomber la tête, arquer le dos ; et son haleine produisait un sifflement bizarre.

– Linda ! cria-t-il, d’une voix remuante et sourde, Linda !

Si peu impressionnable qu’il fût, Glynn se dressa, d’un bond. La fatigue du voyage, l’isolement de la petite maison dans cette campagne monotone et hostile, l’atmosphère de terreur dont elle s’enveloppait au dehors et au dedans, tout cela lui portait déjà sur les nerfs.

– Qui est là ? demanda-t-il, très fort.

Linda lui mit sa main sur le bras.

– Personne. Ne faites pas attention, murmura-t-elle.

Glynn la vit frémissante ; et une question lui vint à la pensée. Il lui semblait qu’en y répondant elle lui expliquerait pourquoi Thresk collait son front aux carreaux de la fenêtre, et pourquoi il appelait sa femme de cette voix extraordinaire. Il dit :

– Est-ce que Channing disparut... près du petit arbre ?

– Non ! affirma-t-elle précipitamment.

Et avec la même précipitation, elle se renfonça sur son siège. Glynn, se retournant, aperçut, debout derrière lui, Thresk en personne : il s’était glissé en tapinois jusque dans leur dos.

– Non, répéta Thresk. Mais il est mort. Vous l’ignoriez ? Eh bien, voilà, il est mort.

Et dans un éclat de passion soudaine :

– Un garçon intelligent... intelligent comme le diable ! Cela vous surprend, Glynn, que je vous en parle de la sorte ? Vous l’estimiez au-dessous de son prix, comme nous tous. Nous le prenions pour une poule mouillée, une espèce d’animal domestique, un pauvre être faible, un intrus et un inutile, qui se faufilait obséquieusement chez vous et s’y installait à demeure. Nous nous trompions tous... sauf Linda.

Linda baissait la tête, en silence. Elle était assise de telle sorte qu’elle se présentait à Glynn de profil ; et, bien qu’elle ne soufflât mot, un tremblement agitait ses lèvres.

– Oui, Linda voyait juste. Saviez-vous...

Et Thresk se tourna négligemment vers Glynn.

– Saviez-vous qu’elle fut un temps la fiancée de Channing ?

– Je le savais, dit Glynn avec embarras.

– C’est ce qu’en général nous avions peine à comprendre. Il nous semblait déraisonnable qu’une jeune fille comme Linda choisît, pour fixer son cœur, un garçon comme Channing. Elle avait pourtant raison. Channing était un garçon malin... oh ! très malin, puisque...

Il se penchait, prenait Glynn par la manche :

– Puisqu’il est mort !

Glynn eut un recul.

– Que dites-vous ? cria-t-il.

– Je dis que ma gorge me fait mal ce soir, répondit Thresk, dans un accès de rire.

Il fallut à Glynn un effort pour se remettre.

– Ah ! oui, dit-il, comme s’il eût remarqué pour la première fois le bandage. Oui, je vois que vous êtes blessé à la gorge. Comment vous êtes-vous fait cela ?

Thresk ricana.

– Mais assez sottement, Glynn. Un cigare ?

Le repas avait été desservi et le café apporté sur la table. Thresk, se levant, alla prendre sur la tablette de la cheminée une boîte de cigares. Comme il revenait vers la table, son attention se porta sur un rouleau de parchemin pendu à un clou contre un côté du foyer.

– Voyez-vous ceci ? dit-il, en déployant le rouleau. C’est l’arbre généalogique de la famille de mon propriétaire. Les ancêtres de M. Robert McCullough remontent au temps de Bruce. Il n’y a rien au monde dont M. McCullough soit aussi fier que de ce parchemin ; rien au monde qui l’intéresse davantage.

Il tourna un moment le rouleau entre ses doigts ; et du ton d’un homme qui cause avec lui-même :

– N’est-ce pas curieux ?

Glynn, se levant à son tour, gagna le bas de la table, pour voir le rouleau, que lui masquait l’épaisse figure de Thresk. Cependant, Thresk s’était arrêté de parler. Glynn se rassit donc, mais, cette fois, sur la chaise que Thresk avait tout d’abord occupée. Celle où il était lui-même assis auparavant entre Thresk et Linda demeurait vide.

– Ce qui m’intéresse, poursuivit Thresk, comme en songe, c’est ce qui arrive maintenant ; et il arrive maintenant des choses captivantes, étranges et fantasques, visibles à qui a des yeux pour voir. Oui, durant des siècles, les McCullough ont succédé aux McCullough, vécu dans ce petit coin de lointaines îles, connu les invasions, les guerres, les révolutions, les écroulements de trônes ; et néanmoins, rien n’est jamais arrivé dans cette maison qui fût à moitié aussi captivant, à moitié aussi étrange, que ce qui nous arrive à nous, simples locataires d’un an pour la chasse.

Le rouleau lui échappa des mains. Alors, il parut l’éveiller de son rêve et apporta jusque sur la table la boîte de cigares,.

– Vous avez changé de chaise, fit-il observer à Glynn, avec un sourire, en lui présentant la boîte.

Glynn prit un cigare, et, renversé contre son siège, il en coupa le bout. En se redressant pour l’allumer, il vit la boîte toujours tendue devant lui. Thresk n’avait pas fait un mouvement. Il semblait avoir oublié la présence de son hôte. Il restait là debout, comme figé, les yeux cloués sur la chaise vide. Et tout d’un coup :

– Prenez garde, Linda ! cria-t-il.

L’avertissement éclata si à brûle-pourpoint, et si âpre, que Linda se dressa dans un sursaut, une main sur le cœur. Glynn, épouvanté lui aussi, eut vers Thresk une impulsion de colère.

– À quoi voulez-vous, dit-il, que Mrs. Thresk prenne garde ?

Une seconde, rien qu’une seconde, Thresk détacha son regard de la chaise vide.

– Vous ne voyez donc rien ? marmonna-t-il, et ses yeux reprenaient déjà leur contemplation ; vous ne voyez pas une ombre se pencher en travers de la table, vers Linda, et masquer la lumière des bougies ?

– Non. Il n’y a rien qui fasse d’ombre.

– En vérité ! railla Thresk, avec un rictus indéfinissable. C’est que vous vous trompez. Ne sentez-vous pas, tout près de nous, dans cette salle, quelque chose de très insidieux et de très bizarre ?

– Je sens, répondit Glynn, que vous épouvantez Mrs. Thresk.

Droite devant la table, comprimant de sa main les battements de sa poitrine, Linda semblait, en effet, la statue même de la terreur. Thresk se tourna vers elle. Une expression d’inquiétude adoucit presque jusqu’à la tendresse la dureté de son masque. Il prit le bras de sa femme, et avec un accent d’affectueuse gronderie :

– Je ne vous ai pas effrayée, voyons, Linda ? Intéressée, oui... autant que je suis moi-même intéressé... Mais non pas effrayée. Il n’y a rien ici pour vous effrayer. Nous ne sommes pas des enfants.

– Oh ! Jim, dit-elle, penchée à son bras.

Il la conduisit au sofa et s’assit à côté d’elle.

– À la bonne heure ! Nous sommes bien, là, tous les deux.

Ce fut à peine s’il articula le dernier mot. La phrase s’arrêta, comme glacée, sur ses lèvres. Il regarda une seconde dans l’espace, puis, délibérément, laissant retomber le bras qu’il avait noué à la taille de sa femme, il s’écarta, il fit, entre elle et lui, de la distance.

– À présent, dit-il avec amertume, nous voilà du moins à nos vraies places tous les quatre.

– Tous les trois, rectifia Glynn, en contournant la table. Où est le quatrième ?

La plus tranquille des voix lui fit cette étonnante réponse :

– Entre ma femme et moi. Où pourrait-il être ?

 

◊●◊

Laissant retomber le bras qu’il avait noué à la taille de sa femme, il s’écarta, il fit, entre elle et lui, de la distance. (Frédéric de Haenen)

Laissant retomber le bras qu’il avait noué à la taille de sa femme, il s’écarta, il fit, entre elle et lui, de la distance. (Frédéric de Haenen)

◊●◊

 

Un frisson nerveux secoua Glynn. Il n’y avait personne dans la salle que Linda, Thresk et lui-même. Personne. Ce qui le troublait sans doute, c’était l’isolement du lieu et son silence, c’était de s’y savoir si loin du monde. Les façons de Thresk, ses discours, avaient aussi leur effet. Tout cela, Glynn se le déclarait avec énergie. Et néanmoins... néanmoins, il ne s’étonnait pas que Linda lui eût adressé une invitation si urgente. Il sentait un doigt glacé courir sur ses vertèbres et un frémissement dans ses cheveux.

– Que voulez-vous dire ? cria-t-il avec violence.

Linda se leva, et, vivement, fit un pas vers lui ; ses yeux le conjuraient de se taire.

Il n’y a personne, protesta-t-elle à voix basse.

– Permettez ! dit Glynn, continuant de hausser le ton. Laissez-moi comprendre

un peu cette fantaisie baroque. Qui est le quatrième !

Le visage de Thresk s’assombrit.

– Eh ! qui voulez-vous que ce soit ?

– Mais qui, enfin ? insista Glynn.

– Channing ! dit Thresk. Mildmay Channing !

Il s’immobilisa un moment, rêveur, la tête inclinée sur la poitrine. Glynn, cependant, remontait le cours de ses souvenirs. De vagues précisions lui revenaient à la mémoire. Il y avait une histoire que les amis de Linda se racontaient couramment à l’époque de son mariage. Elle avait aimé, désespérément aimé Channing. Le mariage avec Thresk lui avait été imposé par sa famille, — et par la ténacité de Thresk. Ç’avait été, dans les formes modernes, une imitation du rapt des Sabines. Glynn se rappelait l’histoire. Il attendait que Thresk lui en apprît davantage. Thresk, au bout d’un moment, reprit la parole, mais du ton d’un homme à qui l’on a fait offense :

– Il est inconcevable que vous ne voyiez pas, vous non plus.

– Y a-t-il eu quelqu’un qui ne vît pas mieux que moi ?

– Oui, le chien, dit Thresk, contemplant le feu. Vous et le chien.

Avec une obstination agaçante, il répétait :

– Vous et le chien...

Et il ajouta :

– Le chien, d’ailleurs, finit par voir. Vous verrez, vous aussi.

Linda intervenait : Glynn lui ferma la bouche, d’un signe. Thresk se perdait dans ses pensées.

Si vous voulez que je vous sois en aide, chuchota Glynn, il faut que vous nous laissiez seuls.

Elle eut une brève hésitation ; puis, traversant rapidement la pièce, elle prit la porte... Glynn, qui avait laissé mourir son cigare, le ralluma à la flamme d’une bougie. Et se plantant devant Thresk :

– Vous êtes, dit-il, en train de terrifier votre femme. Vous la faites mourir de frayeur.

Thresk ne repoussa pas directement l’accusation. Souriant et placide, il répondit :

– Vous êtes ici sur sa demande.

Glynn se troubla.

– Et vous ne venez pas de South Uist, poursuivit Thresk, vous venez de Londres.

– Mais pas du tout ! regimba Glynn.

– De Melton, alors. Vous êtes venu parce que Linda vous a prié de venir.

– S’il en était ainsi, balbutia Glynn, ce serait une nouvelle preuve de la frayeur que vous lui causez.

Thresk hocha la tête.

– Ce n’est point parce que je l’effraye qu’elle vous a fait venir. Je connais Linda. Je vous dirai la vérité.

Ses yeux ardents dévoraient Glynn.

– Elle vous a fait venir parce qu’elle a horreur d’être avec moi.

– Horreur d’être avec vous ! s’exclama Glynn.

Thresk fit un signe d’assentiment. Glynn, pourtant, n’en voulait pas croire ses oreilles.

– Mais vous êtes fou ! se récria-t-il. Ou vous êtes aveugle. Il n’y a sur terre qu’une personne à qui votre femme pense, à qui elle tienne, de qui la santé l’inquiète. En dépit de ses frayeurs, c’est pour moi l’évidence même depuis que j’ai mis le pied dans cette maison. Elle ne vous regarde jamais qu’avec des yeux de tendresse et de sollicitude. Elle ne s’occupe que d’une personne, et c’est de vous !

– Non, dit Thresk, c’est de Channing.

– Mais il est mort ! s’exaspéra Glynn. Vous me le disiez vous-même il n’y a pas une demi-heure. Il est mort !

– Oui, répondit Thresk, et c’est ce qui lui donne sur moi l’avantage. Vous ne comprenez pas cela ?

– Pas du tout, répliqua Glynn, le ton agressif, et s’arc-boutant agressivement sur ses jambes.

Thresk le toisa.

– Je ne vois pas, en effet, admit-il, pourquoi vous comprendriez. Vous êtes, comme moi, un homme posé, normal et terre à terre. Pour que des esprits naturellement grossiers comme les nôtres en viennent à croire et à comprendre ce que je vais vous dire, il leur faut d’abord — voulez-vous me permettre cette image prétentieuse ? — passer par les feux qui ont épuré le mien.

Glynn ne répondit pas ; il modifia sa position de façon à ce que la lueur du foyer éclairât pleinement pour lui le visage de Thresk. Celui-ci se penchait en avant, les mains sur ses genoux ; et d’une voix calme, où perçait seulement de temps à autre une note de dédain, il conta son histoire.

– Vous me dites que ma femme tient à moi. Je vous dis que ma femme tiendrait à moi si Channing n’était pas mort. Quand je la connus, elle lui avait engagé sa parole. Vous savez cela. Elle avait beaucoup d’attachement pour lui. Je le savais et ne m’en inquiétais pas. Je ne craignais pas Channing. Un pauvre être chétif, à qui toutes les occasions s’offraient sans qu’il en eût prévu et sans qu’il en saisît aucune ; un geignard, un envieux, qui s’accrochait aux jupons de toutes les femmes et mendiait leur sympathie. Pourquoi me serais-je mis martel en tête à propos de Channing ? Je n’en avais garde. Les parents de Linda s’accordaient pour lui faire rompre son engagement. Après tout, j’offrais des avantages. J’avais fait mon chemin. J’avais connu les mauvais jours dans l’Amérique du Sud ; mais je revenais de là-bas après fortune faite, ce qui n’est pas toujours si simple, comme l’imaginent certains esprits supérieurs, d’ailleurs trop timides pour s’y essayer. Bref, l’engagement se rompit. Channing n’avait pas un sou vaillant, et personne ne lui eût confié une affaire. Mais attendez donc !

Brusquement, Thresk décrivit autour de Glynn un demi-cercle.

– Je voulus que Channing eût sa chance. Je le savais incapable d’en user. Je tenais à prouver qu’il n’y avait rien à attendre du personnage. Je lui mis en mains une petite entreprise de chemin de fer au Chili. Peu s’en fallut qu’en douze mois il ne la conduisît à la banqueroute. C’est là-dessus que se produisit la rupture. Linda se cramponnait à ce garçon. Je le savais et ne m’en inquiétais pas. Elle refusait de m’épouser. Je le savais et ne m’en inquiétais pas. Ses parents l’y contraignirent. Elle sanglota toute la nuit la veille de notre mariage. Je le sus et ne m’en inquiétai pas. Vous me jugez sans doute un imbécile ? ajouta Thresk, en lançant un coup d’œil à Glynn. Considérez le cas de mon point de vue. Channing n’était pas un parti pour Linda. Je l’étais. Je ne demandais que du temps. Je savais qu’avec du temps je triompherais d’elle.

Si orgueilleux que sonnât ce discours, il n’y avait aucune provocation dans la voix de Thresk. Il parlait avec une simplicité, un sang-froid, qui ôtaient à ses propos tout caractère blessant ; son assurance excluait l’arrogance.

– Pourquoi, demanda Glynn, pourquoi dites-vous qu’avec le temps vous triompheriez d’elle ?

– Parce que je le voulais avec assez de force. Car telle est ma conviction, Glynn : veuillez avec toute votre pensée, avec tous vos nerfs, avec toutes les pulsations de vos artères, et ce que vous voulez se réalisera. Entre Channing et moi, c’était la différence. Il n’avait pas de cœur à vouloir. Je voulus — jusqu’à me remettre à l’école. Je me forçai d’apprendre ces mille petites attentions qui ont tant de sens pour une femme. Cela n’entrait pas dans mes dispositions naturelles. Je prêtais si peu d’importance aux choses de cet ordre que je concevais difficilement celle que les femmes leur prêtent. Mais j’apprenais ma leçon, — et recevais ma récompense. J’avais de menus soins, comme de lui présenter un manteau avant qu’elle se fût seulement avisée du froid ; et je voyais son visage s’éclairer, d’abord de surprise, puis de plaisir. Oh ! je la tenais, Glynn, je m’en flatte ! Je manœuvrais avec une extrême prudence. — Et Thresk eut un sourire averti. — Je me gardai bien de fermer ma porte à Channing. Faire de lui un martyr... non certes ! Je le laissais aller et venir dans la maison, et je riais. Car je la tenais, elle ! Chaque jour, un pas ou deux la rapprochaient de moi.

Il s’interrompit tout d’un coup, et sa voix, qui avait pris une inflexion de tendresse et de mélancolie presque déconcertante chez un être de cette stature, eut une explosion de colère.

– Mais il mourut ! Il mourut et me la reprit !

Glynn leva les mains dans un geste désespéré.

– Le temps a eu raison de ces souvenirs, objecta-t-il.

– De ces souvenirs ! répéta Thresk, avec un rire plein d’amertume, et en se jetant sur une chaise. Décidément, vous êtes, vous aussi, de l’espèce des imaginatifs !

Glynn écarquilla les yeux. Qu’il y eût quelque chose de faussé dans le cerveau de Thresk, il en avait maintenant la preuve péremptoire. Jamais personne avait-il eu l’idée de prétendre qu’il appartînt, lui, Glynn, à l’espèce des imaginatifs ? Il se révoltait contre cette calomnie !

– Oui, affirma Thresk, en braquant sur Glynn un index accusateur, oui, vous êtes un imaginatif ! Et je suis, moi, un homme pratique. Je ne m’embarrasse pas de souvenirs ! Ce qui m’intéresse, ce sont les choses réelles et actuelles... par exemple la présence de Channing dans cette maison.

Le mot arriva si imprévu, il y avait dans les yeux et la voix de Thresk une flamme si brûlante, que Glynn, malgré lui, regarda nerveusement par-dessus son épaule. Il se leva précipitamment, et, plutôt pour dire quelque chose que par préoccupation de ce qu’il disait, il demanda :

– Quand mourut-il ?

– Voilà quatre mois. J’étais malade à cette époque.

– Ah !

L’exclamation avait jailli des lèvres de Glynn avant qu’il eût pu la contenir. Il s’expliquait donc les aberrations de Thresk ! Mais il se reprochait de n’avoir pas gardé le silence, car il y avait de l’irritation dans le coup d’œil que Thresk lui jeta et dans la façon qu’il eut de lui dire :

– Qu’entendez-vous par ce : « Ah » ?

– Simplement que j’avais vu dans un journal quelques mots sur votre maladie, s’empressa-t-il de répondre.

Thresk se renversa sur sa chaise, satisfait.

– Oui. J’avais mené une vie de fatigue, et je le payais. Je vais assez bien maintenant, ajouta-t-il, en haussant le ton, comme pour défier Glynn de le contredire.

Rien n’était plus loin des pensées de Glynn.

– En effet, acquiesça-t-il vivement.

– Je gardais le lit quand je vis dans un journal, aux décès, la mort de Channing. Franchement, j’en fus bien aise.

– Vous disiez pourtant que Channing ne vous inquiétait guère ?

Le rire de Thresk, cette fois, trahit un léger malaise.

– Peut-être m’inquiétait-il plus que je ne veux l’admettre. À tout événement, je me sentis soulagé par sa mort. Imbécile que j’étais !

Il s’arrêta un instant, comme si, à présent que la vérité lui apparaissait si claire, il admirait l’illusion dont il s’était leurré.

– Je supposais en avoir fini avec Channing. Quelle sottise ! Même quand il fut revenu et qu’avec ses anciennes façons obséquieuses il se fut glissé jusqu’à mon chevet, je n’arrivai pas à le prendre au sérieux. Il m’amusait, pas autre chose !

– Vous prétendez qu’il se glissa jusqu’à votre chevet !

– Mais oui !

Et Thresk, à ce souvenir, pouffa de rire.

– Il vint, humble et minaudant, et s’empressa à mille riens dans ma chambre, comme s’il eût été la garde-malade. Je lui tirai la langue ; je lui représentai qu’il était mort, bien mort, et ferait mieux de laisser les flacons en paix sur ma table. Oui, en vérité, il m’amusait ! Niais que j’étais ! Je me figurais que personne ne le voyait : ce fut ma première erreur. Je le croyais sans moyens de défense : ce fut ma seconde.

Thresk, se levant, alla secouer sur le foyer la cendre de son cigare.

– Vous rappelez-vous mon grand vautre danois ? demanda-t-il.

– Oui, répliqua Glynn, ne comprenant rien au tour que prenait soudain la conversation. Mais que vient faire votre danois dans cette histoire ?

– Beaucoup. J’adorais ce chien.

– Et il vous adorait.

– Oui, souvenez-vous-en, dit Thresk, sur un ton d’exaltation imprévu, car c’est la vérité même !

Puis, sa voix s’adoucit, redevint égale.

– Je mis du temps à me rétablir. On me transporta ici. C ’était le seul endroit dont je voulusse entendre parler. Mais je n’avais pas l’habitude de m’immobiliser à ne rien faire. Les heures de ma convalescence me pesaient très lourdement ; et cherchant un moyen de me distraire, je me demandai si je ne pourrais pas dresser le chien à voir Channing comme je le voyais moi-même. J’essayai. Sitôt que j’apercevais Channing à la porte, j’appelais le chien auprès de moi, je lui montrais Channing du doigt, je lui faisais suivre les allées et venues de Channing à travers la chambre.

Thresk s’était rassis en face de Glynn ; et il se mit, avec une agilité singulière, à mimer devant lui les scènes qui s’étaient déroulées là-haut dans sa chambre de malade.

– Je lui faisais : « Psst ! Psst ! Là ! Voyez-vous ! Tout près de la fenêtre ! » Ou, si Channing marchait vers Linda, je tournais la tête du chien et l’obligeais à suivre Channing des yeux tout le long de la pièce. D’abord, le chien ne vit rien ; puis, il commença de m’éviter, de grogner, de se sauver, la queue entre les jambes. Il avait peur... oui, le chien avait peur !

Et Thresk agitait la tête d’un air de conviction fébrile.

– Il avait peur de vous ! cria Glynn. Ce qui ne m’étonne guère.

Pour lui aussi, l’animation de Thresk, sa mobilité, la vivacité de ses gestes, tenaient quelque peu du fantastique.

– Attendez donc ! dit Thresk. Il avait peur, mais non pas de moi. Il voyait Channing. Son poil se hérissait sous ma main quand je lui montrais le personnage. Je devais le retenir par le cou pour le faire rester à mon côté. Il jappait d’une façon bizarre où il y avait de la terreur panique, et il tremblait.. ; il tremblait comme tremblerait un homme dans la fièvre. Enfin, un jour que nous étions seuls — le chien, Channing et moi — le chien me bondit à la gorge.

– Et voilà d’où vous vient cette blessure !

Glynn s’était comme projeté hors du sofa. Campé devant Thresk, il le contemplait avec horreur.

– Je suis surpris que le chien ne vous ait pas étranglé.

– Il en a été tout proche... oh ! tout proche !

– Vous l’affoliez d’épouvante !

Mais Thresk, avec un rire de mépris :

– C’est la première explication qui se présente. Ce n’est pas la bonne. J’ai vécu parmi les subtilités de la vie. Je suis un homme qui sait les choses. Si le chien me bondit à la gorge, c’est que...

Il s’interrompit, et d’un regard soupçonneux fit le tour de la salle. Quand il releva la tête, sa figure portait une expression que Glynn ne lui connaissait pas encore, une expression d’effroi. Il se courba pour se rapprocher de Glynn, sa voix faiblit jusqu’au murmure :

– Eh bien, c’est qu’un ordre de Channing le jeta sur moi !

Évidemment, cette déclaration, ainsi faite à Glynn, l’impressionna moins en soi que le regard malin qui l’accompagna et la façon dont elle fut chuchotée. Mais elle l’impressionna tout de même. Lui, le raisonnable, le prosaïque Glynn, il en venait, au bout du compte, à mettre en doute la folie de Thresk. Il en arrivait à concevoir comme possible que Thresk ne dît, après tout, que la vérité, la simple vérité. Et supposé qu’il dît la vérité, supposé qu’effectivement Channing fût là, dans la chambre... Glynn en avait la chair de poule !

– Ah ! vous commencez à comprendre ! dit Thresk, l’observant. Vous commencez à avoir peur, vous aussi !

Il hochait la tête d’un air d’intelligence.

– J’avais toujours ignoré ce que c’est que d’avoir peur, continua-t-il. Je l’appris assez tôt quand je devinai pourquoi le chien m’avait sauté à la gorge. Car je me rendais compte de mon impuissance.

D’un bout à l’autre de cette conversation, l’inattendu des conclusions de Thresk n’avait cessé d’être pour Glynn un objet de surprise. Il avait suivi Thresk jusqu’à ce point de son raisonnement. Là, un mot le laissait perplexe. Il comprenait les frayeurs de Thresk ; mais ce sentiment de son impuissance ?... Il en demanda le pourquoi.

– C’est, répondit Thresk, que j’étais désarmé contre Channing. Lui vivant, je pouvais lutter avec lui et le vaincre. Lui mort, que pouvais-je ? Pas le blesser. Pas même le saisir. Je n’avais qu’à m’asseoir et à lui céder la place. Ainsi ai-je fait désormais, me bornant à le surveiller, sans aucun recours contre lui. sans aucun moyen de riposte. Ah ! j’ai eu la partie belle tant que vivait Channing ! Ma parole, il prend aujourd’hui sa revanche ! Je reste là sans bouger une main pendant qu’il est en train de me reprendre Linda !

– Mais vous vous trompez ! attesta Glynn, heureux de trouver au milieu de ces arguties un fait certain où se raccrocher. Votre femme est votre femme, et nul ne songe à vous la reprendre. Bien plus, elle ne croit pas à la présence de Channing.

Thresk, une fois de plus, se mit à rire.

– Pensez-vous que si elle y croyait elle viendrait me le dire ? Allons donc !

Se levant, il alla vers la fenêtre, écarta les rideaux, scruta le dehors. Il demeura ainsi l’espace d’une minute. Puis il revint, et, plantant ses yeux dans les jeux de Glynn, il lui dit, avec un air de profonde astuce :

– Mais, j’ai mon plan. Oui, j’ai mon plan. Je veux, un de ces jours, égaliser la lutte. Je veux pour la deuxième fois montrer à Channing lequel de nous deux l’emporte sur l’autre.

Il fit un signe à Glynn et regarda du côté de la porte : elle s’ouvrait déjà, livrant passage à Linda. Il s’avança vers elle :

– Vous revoilà, Linda ? Je bavardais avec Glynn, sans lui laisser le temps de placer une syllabe, dit-il avec une soudaine gaieté de voix et d’allures. Mais il faut que je procure à notre ami une bonne journée d’exercice. Nous irons demain battre le marais. Peut-être voudrez-vous venir jusqu’aux dunes avec le déjeuner ?

Linda Thresk sourit.

– J’irai certainement, promit-elle, montrant à Glynn un visage de gratitude. Cela vous a fait du bien, Jim, d’avoir quelqu’un avec qui causer.

Elle mit sa main sur le bras de son mari. Elle était heureuse et radieuse. Glynn, les laissant côte à côte près du feu, s’approcha de la fenêtre. Au dehors, la lune brillait dans un ciel limpide, par-dessus les flaques, les roseaux, les dunes blanches et basses que tachetaient les touffes d’arbres. Mais plus loin, sur la mer, une vapeur laiteuse s’allongeait, mince et rase.

– Il y a du brouillard en mer, annonça Glynn.

Devant le feu, Thresk leva instantanément la tête et dirigea vers la fenêtre un regard d’une étrange intensité : on eût pu croire qu’un brouillard de mer était un phénomène peu commun dans ces îles septentrionales.

– Observez-le, dit-il, et la vibration de sa voix égalait en intensité son regard. Vous le verrez se faufiler à l’improviste dans les couloirs entre les dunes, et s’avancer sur le marais comme une armée qui obéit à un mot d’ordre. Je l’ai moi-même observé bien des fois, pendant des heures. Il se forme au niveau de la mer, et il attend, il attend, jusqu’à ce qu’on lui ait donné le mot. Alors, il arrive en tournoyant par les passages des dunes, et en une minute il dévore le marais.

Il terminait à peine sa phrase que Glynn poussa un cri :

– Voilà qui est extraordinaire !

Le brouillard s’était engagé sournoisement dans les trouées. A présent les crêtes des sables émergeaient seules dans le clair de lune comme de petites cimes au-dessus des nuées. Il éclata tout d’un coup sur le marais comme une fumée de canon, et il avança, tordant ses volutes jusqu’à la ligne des roseaux, à vingt mètres de la maison même. On ne vit plus surnager que le petit arbre, comme une épave sur l’Océan.

– À quelle hauteur est-il ? interrogea Thresk.

– À hauteur de poitrine, répondit Glynn.

– Seulement à hauteur de poitrine !

Il semblait y avoir dans l’accent de Thresk une note de désappointement, mais qui s’effaça tout de suite.

– Cela se dissipera avant demain matin, dit-il. Je vais prévenir Donald d’amener les chiens à neuf heures et d’apprêter vos fusils. Neuf heures, ce n’est pas trop tôt pour vous, je suppose ?

– Pas le moins du monde, dit Glynn.

Thresk gagna la porte menant vers le dehors, et, l’ayant ouverte, sortit, puis il referma.

 

◊●◊

 

Glynn se tourna vers Linda Thresk : la main levée dans un geste d’avertissement. elle attendait le battement de la porte extérieure. Aucun bruit ne rompant le silence, Glynn alla rouvrir la porte de la salle : une traînée de brouillard blanc, sur laquelle il vit son ombre lumineusement ourlée par la clarté des bougies, emplit le passage et se glissa autour de lui dans la pièce. Il se hâta de rabattre le loquet. Il dit :

– La porte extérieure est restée ouverte.

Puis il revint près du foyer, et regardant Linda bien en face :

– Il m’a raconté...

– Jusqu’où ?

– Il n’a pas dû oublier grand’chose. Il m’a dit le chien, la mort de Channing...

– Oui...

– Le retour de Channing...

– Oui...

– Il m’a parlé de vous...

À chaque mot qu’il prononçait, Glynn sentait croître son embarras. Mais Linda y mit de l’insistance.

– Et de moi, que vous a-t-il dit ?

– Que sans la mort de Channing il vous tiendrait ; que depuis la mort de Channing et son retour il vous a perdue...

Linda hocha la tête. Le rapport de Glynn ne lui causait apparemment aucune surprise. Cette histoire lui était familière.

– Est-ce tout ? questionna-t-elle.

– Mais il me semble... oui... répliqua-t-il, heureux d’en finir avec ce sujet.

Pourtant, de la confession de Thresk, il avait omis la partie la plus importante, la seule que Linda n’en connût pas. Il l’avait omise par oubli, à cause d’un autre détail qui lui revenait à la mémoire.

– Quand Thresk me conta que Channing vous avait reprise, je me risquai à lui répondre que, vous observât-on l’un et l’autre même avec des yeux indifférents, on ne saurait douter que votre mari soit votre préoccupation constante et unique.

– Merci, fit Linda, plus calme. C’est la vérité.

– Et maintenant, souffrez qu’à mon tour je vous interroge. Vous avez pu me trouver un peu curieux. C’est que, si je puis faire quelque chose, je désire le faire. Et je vous demande en conséquence : que croyez-vous que je puisse faire, à l’exclusion de vos autres amis ?

Une légère coloration monta aux joues de Linda et ses prunelles s’abaissèrent ; puis, comme s’excusant :

– En effet, il y a des amis que je vois plus que vous et sur qui j’aurais le droit de compter davantage.

– Oh ! s’exclama Glynn, je ne voudrais pas vous laisser croire que je sois venu de mauvaise grâce.

Linda, relevant ses yeux, sourit.

– Non. Je me rappelais votre complaisance ; et si j’ai eu recours à vous, c’est que j’y étais encouragée par ce souvenir.

Puis elle reprit son explication, comme s’il ne l’eût pas interrompue.

– Je n’avais, au reste, dans l’idée, rien de spécial que vous puissiez faire. Seulement... eh bien, oui, je vous dirai la vérité... je vivais dans la terreur. Cette maison est devenu un logis de terreur. Pour un peu, j’en viendrais à croire...

Elle inspectait les murs autour d’elle, avec un frisson des épaules, et sa voix descendait au chuchotement.

– ... À croire que Jim a raison... qu’il est là, somme toute.

Glynn recula : une seconde, cette imagination s’était présentée à lui.

– Vous ne croyez pas cela... sérieusement ? dit-il.

– Non, répondit-elle. Je reviens tout de suite à des pensées plus saines. Mais il est si difficile dans cette maison de penser tranquillement et sainement ! Oh !...

Brusquement, elle battit l’air de ses bras ; ses yeux et tout son visage s’allumèrent de terreur.

– Dans l’air même de cette maison, l’on respire l’épouvante. C’est à cause de la certitude, l’imperturbable certitude de Jim.

– Oui, c’est cela même, approuva Glynn, heureux de s’accrocher à cette explication, qui justifiait devant son bon sens l’inconcevable frayeur dont il s’était senti envahi. Oui, c’est la façon posée, assurée, naturelle, dont Jim parle de la présence de Channing, c’est cela qui rend son illusion si communicative.

– Eh bien, je songeais que si je pouvais vous avoir ici, vous qui...

Linda hésita, ne sachant comment trouver, pour se faire entendre, une formule courtoise.

– ... Vous que les chimères ne tourmentent pas, et qui êtes, si agréablement, la raison même...

Elle lui signifiait ainsi à quel point il lui semblait fait d’argile.

– ... Je me délivrerais, moi, de mes craintes, et je le délivrerais, lui, de ses visions. Mais, à présent...

Elle attacha sur lui un œil aigu :

– Je crois que Jim vous trouble, que vous aussi vous...

Elle se dressa : debout devant lui, elle le regarda fixement ; et la terreur dilatait ses pupilles.

– Que vous aussi vous croyez à la présence de Channing.

– Non ! se défendit-il avec violence, avec trop de violence pour être sincère.

– Si ! répliqua-t-elle, opinant froidement de la tête. Si ! vous croyez vous aussi à la présence de Channing.

Et l’aspect de son visage, contorsionné par l’angoisse, arrêta la protestation qni montait aux lèvres de Glynn. Il chercha des yeux le plancher. Elle, dans un brusque mouvement de désespoir, se détourna. Même le terre à terre de Glynn ne l’avait ni réconfortée ni rassurée. Il avait cédé, comme elle, au charme. Il semblait qu’ils n’eussent plus de termes pour se parler l’un à l’autre. Immobiles, ils attendaient, dans le sentiment de leur impuissance, le retour de Thresk.

Le retour se faisait attendre.

– Il a dû s’attarder à causer avec le régisseur, dit-elle, préoccupée de rompre un silence qui devenait intolérable, plutôt que de prêter une signification aux mots. Les mots, cependant, éveillèrent chez Glynn une fibre de terreur. Il s’empressa vers la fenêtre, et d’une main hâtive souleva le rideau.

La précipitation de ses allures ramena l’attention de Linda. Elle le suivit du regard. Elle le vit prendre son front dans ses mains et presser son visage contre les vitres, comme avait fait Thresk une heure avant. Elle s’élança, et Glynn se mit à osciller de droite à gauche, les bras en croix, barrant la fenêtre. Il était blême et ses lèvres frémissaient. La seule déclaration importante qu’il eût reçue de Thresk lui revenait à la mémoire.

– Ne regardez pas ! adjura-t-il.

Mais déjà, Linda, le repoussant, était passée devant lui, s’élançant vers la fenêtre. Au dehors, le brouillard roulait ses fumées sur le marais jusqu’à hauteur de poitrine. Le clair de lune étincelait au-dessus, et dans le ciel luisaient faiblement les étoiles. Plus haut que le brouillard, le petit arbre se levait comme un doigt indicateur ; à mi-chemin de l’arbre, on distinguait nettement, tournées dans la direction contraire à la maison, une tête et des épaules.

– Jim ! Jim ! appela Linda, en secouant le châssis de la fenêtre.

Sa voix résonnait dans l’atmosphère sereine. Mais Thresk ne tourna même pas la tête. Il s’avançait lentement vers le petit arbre, et le sable mouvant glissait sous ses pieds.

– Jim ! Jim ! hurla-t-elle de nouveau.

Et, derrière elle, elle entendit la rumeur d’une étrange voix tremblotante :

– Égaliser les chances ! Il a dit cela, et je ne comprenais pas ! Égaliser les chances !

Glynn parlait encore que Linda et lui virent Thresk élever les bras et, tout d’un coup, sombrer sous le brouillard. Linda courut à la porte. Elle titubait en courant, et un bruit qui tenait du sanglot lui sortait de la gorge.

Glynn la saisit par le bras.

– À quoi bon ? dit-il. Vous le savez, autour du petit arbre il n’y a pas de secours possible. C’est ma faute. j’aurais dû comprendre. Il n’avait pas peur de Channing... à la condition d’égaliser les chances.

Linda le dévisageait avec des yeux hagards. Le sens des mots fut un instant sans lui entrer dans l’esprit.

– Il a dit cela ! s’écria-t-elle, et je ne l’ai pas su !

Frissonnante, elle revint s’accroupir devant le feu.

– Mais il m’a dit, à moi, qu’il allait revenir, fit-elle, avec la voix d’un enfant dont on a trompé la confiance. Il m’a dit qu’il allait revenir !

 

◊●◊

D’un bond, Linda fut sur ses pieds. Le brouillard l’assiégeait de vagues blanches. (Frédéric de Haenen)

D’un bond, Linda fut sur ses pieds. Le brouillard l’assiégeait de vagues blanches. (Frédéric de Haenen)

◊●◊

 

Fut-ce hasard, accident, coïncidence ? Fut-ce le simple effet d’un coup de vent ? Qu’on donne à cela le nom qu’on voudra, hors celui que Linda et Glynn lui donnèrent ; mais tandis qu’elle proférait sa plainte : « Il m’a dit qu’il allait revenir », le loquet de la porte claqua bruyamment, une bouffée d’air froid s’engouffra dans la pièce, la porte joua d’elle-même, avec lenteur, et resta grande ouverte.

D’un bond, Linda fut sur ses pieds. Le brouillard l’assiégeait de vagues blanches. Glynn sentit ses cheveux se dresser. Il demeurait cloué sur place. Était-ce possible ? se demandait-il. Thresk avait-il, en effet, recommencé la lutte ancienne pour Linda, — mais, cette fois, la lutte à armes égales ? Il restait là, attendant de voir le brouillard se condenser sous la forme et à la ressemblance d’un homme. Alors, il y eut, derrière lui, un éclat de rire sauvage. Il se retourna, et n’eut que le temps de recevoir Linda, qui s’abattait.

 

Fin

Détectives rétro Une anthologie d'enquêtes excentriques « le rayon vert » dir. Christine Luce & André-François Ruaud « le rayon vert » dir. Christine Luce & André-François Ruaud, 2014

Détectives rétro Une anthologie d'enquêtes excentriques « le rayon vert » dir. Christine Luce & André-François Ruaud « le rayon vert » dir. Christine Luce & André-François Ruaud, 2014

Notes de la rédactrice

Ce texte a été numérisé par mes soins avec l'intention de le publier au sommaire de l'anthologie Détectives rétro Une anthologie d'enquêtes excentriques chez Les moutons électriques, en 2014. Nous l'avions finalement écarté car il ne correspondait pas à l'une des exigences, le narrateur de l'histoire n'est pas un détective récurrent et nous voulions des récits "sériels". Il faut aussi avouer que la nouvelle est plus fantastique que policière. Cependant, je désirais le publier un jour, voici chose faite.

Le court article qui précède a été rédigé en février 2016.

 

Notes un peu promotionnelles mais si peu...

Détectives rétro est toujours disponible en volume, j'ajoute que sur la page qui lui est réservée sur le site des Moutons électriques, deux autres textes écartés de l'édition papier sont offerts au visiteur. Tous deux plus récents que ceux nous nous proposions de faire découvrir, L'étrange supplice, une enquête de Teddy Verano par Maurice Limat bien connu des lecteurs de science-fiction et de fantastique & Le chemin de la fortune, par Charles Richebourg, un mystérieux écrivain qui fit toute sa brève carrière chez Ferenczi. Chacune des nouvelles, accompagnée d'une préface que j'avais rédigée à l'époque, est téléchargeable gratuitement au format epub dans l'onglet "Extrait".

Samuel Minne a rédigé pour cette anthologie une belle chronique que l'on peut lire ici même : Détectives rétro : une anthologie d'enquêtes excentriques Les Moutons Electriques

Un commentaire éclairé de Jean-Daniel Brèque, avec mes remerciements.

La totalité du recueil The Four Corners of the World est disponible sur le site de Roy Glashan, ainsi d'ailleurs que pas mal d'autres textes de Mason : Roy Glashan's Library.
Par ailleurs, il existe un supplément de La Petite Illustration (22/11/1930) intitulé Sur trois continents, contenant trois nouvelles de Mason traduites par Labat: La Clef (The Key), La Loi de fuite (The Law of Flight) et Le Saphir (titre original inconnu). Ces nouvelles ne figurent pas dans le recueil anglais The Four Corners of the World.
Pas mal de nouvelles traduites par Labat dans Le Dimanche illustré, dont La Maison de terreur (27/5/1928).er peut-être d'autrres reprises du recueil éponyme. Je n'ai pas encore fait d'identification.
La série "Inspecteur Hanaud" m'intéresse pour Baskerville (pour dans quelques années), quoique les inédits présentent des difficultés de traduction: à partir d'un certain point, Hanaud se pique de parler anglais et massacre allègrement la langue -- comment rendre ces gags en français? Je m'interroge encore.
Louis Labat était, ce me semble, le secrétaire d'Edmond Rostand avant de voler de ses propres ailes. Pour ce que j'ai pu en juger, c'était en effet un excellent traducteur.
Enfin, je recommande vivement le roman, L'Eau vive (Running Waters), paru dans la célèbre collection Nelson (traduction anonyme) et facilement trouvable en vide-grenier.
Jean-Daniel Brèque

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