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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Christine Luce
Publié dans : #Jerome K. Jerome, #Georges Dutriac, #Zyg Brunner, #Hachette, #Lectures pour Tous, #Andrée Méry, #Humour, #Nestlé

Lectures pour Tous était une revue mensuelle publiée par Hachette depuis le début du XXe siècle. Sous une belle couverture en couleurs, les sommaires proposaient des articles que l'on appelle « société », des nouvelles des grands du monde, un peu de politique et faits militaires, sans trop insister. Il était question des peuplades méconnues, de la faune, de la flore, des explorations ou des prouesses sportives, de cinéma aussi. En somme, on y parlait un peu de tout mais surtout de littérature : tous les mois, le lecteur était assuré de découvrir contes, nouvelles, actes de théâtre, récits historiques ou roman à suivre d'auteurs français ou étrangers qui seraient évidemment édités chez Hachette. Dans les années 1930, le magazine comptait environ 140 pages, largement illustrées par les publicités mais aussi les dessins qui agrémentaient les histoires.

Lecture pour Tous, janvier 1932, couverture de Georges Dutriac.

Lecture pour Tous, janvier 1932, couverture de Georges Dutriac.

En janvier 1932, les sports d'hiver sont à l'honneur en première de couverture, signée par Georges Dutriac, un pilier de la maison. Ils le sont aussi en quatrième avec la maison Nestlé qui vient de lancer un concours de bébés. Et coïncidence ou non, c'est ce mois-ci que sera publiée Une bonne surprise, une nouvelle cocasse de Jerome K. Jerome, le célèbre romancier humoristique de Grande-Bretagne, dont l'un des héros pourrait concourir pour la place d'enfant le plus sage à défaut d'être à la bonne place. Un autre habitué de Lectures pour Tous, Zyg Brunner, dont le trait sinueux s'accorde avec l'histoire pour le moins de traverse. La traduction est assurée par Andrée Méry.

 

C'est ce texte que je vous propose de découvrir ce dimanche 31 janvier 2016, à moins que février soit en train, et que vous préparez peut-être un panier pour une destination neigeuse ? Ou encore une autre période de l'année... qu'importe, la littérature s'accommode de tous les temps et de toutes les préditions météorologiques. Bonne lecture !

Lecture pour Tous, janvier 1932 - Quatrième de couverture, Publicité Nestlé.

Lecture pour Tous, janvier 1932 - Quatrième de couverture, Publicité Nestlé.

Ce qui fait l'irrésistible pouvoir de l'humour de Jerome K. Jerome, c'est qu'il excelle à donner aux situations les plus cocasses une extraordinaire vraisemblance. Il le prouve une fois de plus dans cette divertissante nouvelle, ou une extravagante aventure nous est contée avec un flegme et une simplicité de ton qui la font paraître toute naturelle. [La Rédaction]

Lectures pour Tous en 1932 : Une bonne surprise, par Jerome K. Jerome, sans parler du chien.

« Sûr et certain qu’on peut pas le leur dire », s’écria brus­quement Henry, le garçon qui me servait habituel­lement, tandis que, appuyé contre un des piliers de la véranda, la serviette réglementaire sur le bras, il sirotait le verre de pomard que je venais de lui offrir, « elles ne l’admettraient pas si on le leur disait, mais c’est vrai tout de même !

– Qui » n’admettrait pas « quoi » ? » interrogeai-je.

Henry a cette manie fâcheuse de com­menter tout haut ses pensées intimes ; cela donne à sa conversation une saveur de rébus et de double acrostiche assez décon­certante.

Nous venions de disserter sur le rang que doit légitimement occuper la sardine dans les menus. Fallait-il la placer dans la catégorie des poissons, ou dans celle des hors-d’œuvre ? Je me demandais de quel droit la sardine se plaisait à créer ces incer­titudes.

Henry déposa son verre et daigna s’ex­pliquer :

« Je dis que les femmes ne voudront jamais en convenir, mais c’est la pure vérité, et vous le savez comme moi : quand ils sont tout nus, il est impossible de distin­guer un bébé d’un autre.... Ma sœur, qui est infirmière dans une crèche, vous le dira : avant qu’ils aient au moins trois mois, rien à faire ! Vous pouvez distinguer une fille d’un garçon... à la rigueur... et un négrillon d’un moutard de par ici... mais pointer n’importe quel mioche, et dire : « Ça, c’est un Smith, ça, c’est un Jones !..., » bernique ! Déshabillez-les... mélangez-les en les secouant dans une couverture... et je vous défie de vous y retrouver. »

Mon Dieu, je partageais assez l’opinion d’Henry, mes expériences personnelles étant sur ce point inexistantes ; je hasardai ce­pendant que sans doute Mme Smith et Mme Jones devaient avoir des moyens d’identification subtils et puissants.

« Elles vous le diraient, bien sûr, mais ce n’est pas vrai....

Je ne parle pas des gosses qui sont nés avec un dessin sur le ventre ou un œil qui dit zut à l’autre. Pour ceux-là, c’est commode. Mais, en général, les mioches sont semblables entre eux comme les sardines du même âge.

Moi qui vous parle, j’ai connu une maboule de nourrice qui un jour avait mélangé deux gosses dans un hôtel... et depuis, aucune des deux mères n’a été sûre d’avoir le sien !

– Comment ? il n’y avait aucun moyen de les identifier ?

– Aucun... les mêmes bosses, les mêmes fossettes, les mêmes égratignures... le même âge à trois jours près, le même poids, la même taille.... Le père de l’un était grand et blond et avait épousé une femme petite et brune ; celui de l’autre était petit et brun et avait épousé une femme grande et blonde. Le gâchis, quoi !

Pendant toute une semaine, ces infor­tunés parents ont échangé leurs progénitures des douzaines de fois, sur un rythme d’injures et de larmes. Chacune des femmes se sentait la mère de celui qui hurlait dans les bras de l’autre, mais quand celui-là hurlait dans les siens propres, elle en déclinait la propriété. On décida de s’en remettre à l’instinct des enfants : ceux-ci, tant qu’ils n’avaient pas faim, se souciaient du conflit comme d’une pomme, mais dès qu’ils se sentaient en appé­tit, réclamaient justement la mère qui donnait le sein à l’autre. On prit le parti d’attendre ; il y a trois ans de ça, et je pense que les enfants ayant grandi, la ressemblance a dû éclaircir et dénouer la situation.

Mais, ce que j’avance et maintiens, c’est qu’avant qu’un moutard ait trois mois au moins, il est impossible de lui fixer une identité par sa seule apparence. »

Lectures pour Tous en 1932 : Une bonne surprise, par Jerome K. Jerome, sans parler du chien.

BÉBÉ ABOIE

 

Là-dessus, Henry sembla se perdre dans la contemplation de la montagne si proche et qui s’enrobait de son doux voile noc­turne. Henry était fort sensible à la poésie ; cette particularité n’est pas rare chez les gens qui vivent dans le voisinage des cui­sines ; l’odeur des plats fins n’y est, je crois, pas étrangère. Un des hommes les plus sentimentaux que j’aie connus était traiteur dans Farringdon Road. Le matin, à l’aube, c’était le commerçant le plus âpre, le plus dur; mais, dès que le soleil couchant répandait sa douceur sur les choses envi­ronnantes, son grand couteau continuait à voltiger, menaçant, des pyramides de sau­cisses aux châteaux forts de puddings aux pois. S’il prenait alors fantaisie à quelque miséreux de lui raconter ses malheurs et d’essayer de l’attendrir, il était sûr d’y réussir.

« À propos de gosses, poursuivit Henry, l’œil toujours fixé sur la cime neigeuse, l’histoire la plus navrante qui me soit arrivée, c’est à Warwick, l’année du Jubilé. Celle-là, je ne suis pas près de l’oublier....

– Attention, Henry, dis-je, est-ce une histoire convenable, est-ce une histoire pour moi ? »

Henry réfléchit un court instant et m’en donna l’assurance.

« C’était un type arrivé par le train de quatre heures cinquante-deux. Il portait une valise et un panier, une sorte de panier à linge ; il ne confia ses colis à personne et les monta lui-même à sa chambre ; il tenait le panier par les anses, avec componction, trébuchant fréquemment et se cognant les chevilles ; il glissa à l’endroit où l’escalier fait un coude, se heurta la tête contre la balustrade, sans lâcher son panier, et conti­nua de monter en jurant quelque peu ; visiblement, il était nerveux, mais, dans les hôtels, s’il fallait prendre garde aux nerfs des clients !... On n’y voit que des gens qui fuient quelque chose ou qui courent après quelque chose... il faut bien qu’ils couchent quelque part... et aussi longtemps qu’ils ont des têtes à payer leur note, on les laisse bien tranquilles. Mais celui-là m’intriguait, je dois le dire ; il paraissait si incroyablement jeune et naïf ! Cet hôtel, d’ailleurs, était une boîte sinistre. Quand vous n’avez côtoyé pendant trois mois que des voyageurs de commerce à une époque où le commerce ne marche pas, ou des amoureux dont le Guide Bleu règle ponctuellement les effusions, vous accueillez un changement, quel qu’il soit, avec reconnaissance.

Je suivis mon jeune voyageur dans sa chambre et lui offris mes services. Il jeta son panier sur le lit, avec un soupir de soulage­ment, ôta son chapeau, s’essuya le front avec son mouchoir et se tourna vers moi :

« Êtes-vous marié ? », me demanda-t-il.

C’était une question étrange à poser à un garçon d’hôtel, mais il n’y mettait pas malice.

« Mon Dieu, pas exactement, dis-je — j’étais fiancé à l’époque, mais pas avec la femme que j’ai épousée par la suite... ça arrive ! — Cependant j’ai quelque expérience, et si vous avez besoin d’un conseil....

– Là n’est pas la question, m’interrom­pit-il ; je voudrais seulement être sûr que vous n’allez pas vous moquer de moi.... Y a-t-il une femme intelligente dans cet hôtel ?

– Y a des femmes, lui répondis-je ; pour l’intelligence, c’est comme partout...Voulez-vous que j’appelle la femme de chambre de l’étage ?

– Je vous en prie, dit-il; mais ouvrons le panier d’abord.... »

Il commença à décorder le panier, s’énerva et me dit en riant :

« Défaites-le, vous... et ouvrez soigneu­sement, vous serez surpris du contenu. »

Je ne raffole pas des surprises ; en général elles sont rarement agréables.

« Qu’y a-t-il dans le panier ? demandai-je.

– Ouvrez... et vous le verrez... ça ne vous mordra pas, allez.... » Et il riait de plus belle.

« Soit, me dis-je, allons-y.... »

Tout à coup, pendant que je dénouais la corde, une idée me traversa l’esprit :

« Ce n’est pas un cadavre, au moins ? »

Il devint blanc comme les draps du lit et chancela.

« Mon Dieu ! cria-t-il, qu’est-ce que vous dites là ? Je n’y avais même pas pensé.... Ouvrez vite, pour l’amour du Ciel !

– J’aime mieux que vous ouvriez vous-même, dis-je, assez inquiet en fin de compte.

– Je ne peux pas : après la peur que vous venez de me faire... je tremble de la tête aux pieds.... Ouvrez vite... rassurez- moi.... »

Ma foi, j’étais intrigué... je coupai la corde, levai le couvercle et regardai à l’inté­rieur du panier. L'homme détournait la tête, comme effrayé de ce que j’allais lui apprendre.

« Alors, murmura-t-il faiblement, il est vivant ?

– Vivant comme vous et moi, lui ré­pondis-je.

– Il respire normalement ?

– Si vous ne l’entendez pas d’où vous êtes, c’est que vous êtes sourd. »

On devait pouvoir l’entendre de l’autre côté de la rue. Il écouta, et fut tranquillisé.

« Merci, mon Dieu ! dit-il en tombant dans un fauteuil ; voilà plus d’une heure qu’il est enfermé dans ce panier. Si le malheur avait voulu qu’il s’entortillât la tête dans les couvertures.... Ah ! jamais plus je ne ris­querai une chose pareille.

– Vous l’aimez beaucoup ? » dis-je.

Il me regarda, stupéfait.

« Si je l’aime ! je le pense bien : je suis son père ! » Et il riait de plus belle.

« Oh ! plaisantai-je, alors vous vous appelez « Roi des marchands » ?

Roi des marchands ? répondit-il, ahuri, pas du tout... je m’appelle Milberry. »

Je répliquai :

« Excusez-moi, mais si j’en crois l’éti­quette collée à l’intérieur du panier, le père de cet enfant est Roi des marchands, fils de Lueur d’Étoile... et sa mère, Jolie Jenny, fille de Darby Démon ! »

L’inquiétude se peignit sur le visage du jeune homme ; il plaça une chaise entre nous, puis, s’étant assuré qu’en somme je ne paraissais pas dangereux, il s’approcha et regarda dans le panier. Jamais je n’ai entendu un cri pareil à celui qu’il poussa ; cela éveilla le chien qui s’assit sur son derrière et commença à aboyer, tantôt vers lui, tantôt vers moi. C’était un bull-dog d’environ neuf mois, un très beau spécimen, sans contredit.

« Mon enfant, cria l’homme, ce n’est pas mon enfant ! Qu’est-il arrivé ? Suis-je devenu fou ? »

Il avait les yeux hors de la tête....

« Fou, vous allez certainement le devenir si vous continuez de ce train-là, ré­pliquai-je. Que vous attendiez-vous donc à trouver dans ce panier ?

– Mon enfant ! gémit-il, mon unique enfant ! mon petit bébé !

– Vous voulez dire un vrai enfant ? un enfant humain ? »

Certaines gens traitent leurs animaux de façon si imbécile qu’on ne sait jamais à qui ils parlent....

« Mais oui, un vrai enfant, reprit-il, le plus bel enfant que vous ayez vu de votre vie... il aura un an dimanche... et il a percé sa première dent hier.... »

Lectures pour Tous en 1932 : Une bonne surprise, par Jerome K. Jerome, sans parler du chien.

La seule vue du chien l’exaspérait. Il se jeta sur le panier et, sans mon interven­tion, aurait, je crois, étranglé la pauvre bête....

« Ce n’est pas la faute du chien, lui représentai-je, il doit être aussi embêté que vous... il est perdu aussi, apparemment... quelqu’un vous a fait une blague... pris votre bébé et mis ça à la place... si toutefois il y eut jamais un bébé dans ce panier....

– Que voulez-vous dire ? balbutia-t-il.

– Ma foi, vous m’excuserez, mais les personnes jouissant de toutes leurs fa­cultés n’ont pas coutume de promener leurs enfants dans des paniers de chiens.... D’où venez-vous ?

– De Banbury, répondit-il ; je suis bien connu à Banbury.

– Je le crois sans peine, vous me faites l’effet d’un jeune homme à ne passer inaperçu nulle part....

– Je suis M. Milberry, ajouta-t-il, épi­cier dans High Street à Banbury.

– Et que faites-vous ici avec ce chien ?

– Ne m’irritez pas, dit-il, impatienté. Je vous assure que je n’y comprends rien moi-même.... Ma femme est venue ici, à Warwick, pour soigner sa mère malade. Dans toutes ses lettres, elle disait : « Le temps me dure après Eric !... Si seulement je pouvais voir Eric !... ne fût-ce que quel­ques secondes !... »

– Pensée d’une bonne mère, et qui lui fait honneur !

– Alors, cet après-midi, comme c’était semaine anglaise, je me suis dit : « Amenons-lui l’enfant afin qu’elle puisse l’embrasser, s’assurer qu’il est bien portant.... Elle ne peut pas quitter sa mère plus d’une heure... et il m’est impossible d’aller à elle... sa mère me déteste... ça aggraverait son état de me voir, il paraît.... Je devais donc attendre ici, et Milly, c’est ma femme, devait venir m’y rejoindre.... Et je lui ménageais cette surprise !...

– Ah ! pour une surprise... vous pouvez dire que c’en était une !

– Ne riez pas, je vous en conjure ! cria-t-il. Je ne suis pas dans mon état nor­mal et ne réponds pas de ce que je pourrais faire.... »

Le fait est qu’il n’y avait pas de quoi rire, bien que la chose eût tout de même son petit côté rigolo.

« Mais pourquoi, demandai-je encore, avoir mis cet enfant dans un panier de chien ?

– Ce n’est pas un panier de chien, répliqua-t-il, irrité, c’est un panier de pique-niques !... Au moment de partir, j’ai craint d’être ridicule avec ce bébé dans les bras, que les gamins se moquent de moi. Eric est très sage, il a le sommeil très calme... j’ai pensé qu’en l’emballant avec soin, il voya­gerait confortablement dans ce panier. Je l’ai tenu sur mes genoux pendant tout le trajet, sans le laisser une minute.... C’est de la sorcellerie, ni plus ni moins !... Après une histoire pareille, il est permis de croire au diable !

– Enfantillages, voyons ; il y a certaine­ment une explication. Cherchons-la tran­quillement.... D’abord, vous êtes bien sûr d’avoir empaqueté l’enfant dans ce panier-là? »

Il s’était un peu calmé ; il se pencha et examina le panier.

« Oui... il me semble, dit-il, mais évi­demment je n’en pourrais pas jurer....

– Vous affirmez que le panier n’est pas sorti de vos mains... c’est impossible, voyons... souvenez-vous....

– Il a été dans mes mains tout le temps.

– Mais c’est impossible, encore une fois, à moins que vous n’ayez vous-même empaqueté le chien à la place du bébé !... Cherchez calmement... je ne suis pas votre femme, moi, je ne vous ferai pas de re­proches si vous vous êtes séparé du panier pendant quelques instants.... »

Sa figure s’éclaira :

« Ça y est !... vous avez mis le doigt dessus... je l’ai laissé une seconde sur le quai de la gare à Banbury, pendant que j’achetais le Tit-Bits.

– Enfin, m’écriai-je, voilà quelque chose de sensé.... Attendez donc... est-ce que ce n’est pas demain qu’ouvre l’Exposition canine de Birmingham ?

– Oui... je crois.

– Nous brûlons : le chien était en route pour Birmingham dans un panier exactement semblable au vôtre. Vous avez le bull de quelqu’un, et ce quelqu’un a votre bébé.... Et je ne saurais dire celui des deux qui est le plus embêté en ce moment.... On doit certainement croire que vous l’avez fait exprès. »

Il appuya sa tête contre le bois du lit, et gémit :

« Et Milly qui va arriver d’un moment à l’autre... il va falloir lui dire que son enfant est à l’Exposition canine ! Jamais je n’aurai ce courage... jamais....

– Allez à Birmingham, lui suggérai-je, et tâchez de le retrouver.... Vous pouvez sauter dans le train de six heures quinze et être de retour avant huit heures.

– Alors, accompagnez-moi, s’écria-t-il ; vous êtes un brave garçon... accompagnez- moi... je ne me sens pas la force d’aller tout seul....

– Ma foi, si le patron consent....

– Il consentira ! Dites-lui qu’il s’agit du bonheur de toute une vie !... dites-lui....

– Je lui dirai qu’il s’agit d’un sup­plément à porter sur la note, il comprendra beaucoup mieux.... »

Je ne me trompais pas, et vingt minu­tes après, le jeune Milberry, moi et le bull dans son panier roulions dans la direction de Birmingham.

Les difficultés de l’entreprise com­mençaient à m’apparaître clairement. En mettant toutes les chances de notre côté, en admettant qu’on eût vu quelqu’un sortir de la gare de Birmingham avec le panier, quel recours avions-nous ? Interroger tous les cochers de la ville ? Cela prendrait beaucoup de temps... tellement même que si nous parvenions à remettre la main sur ce panier, il deviendrait presque inutile de l’ouvrir.... Charmante perspective !

Cependant il ne convenait pas de décourager le pauvre type, bien assez accablé, mais au contraire de lui suggérer des motifs d’espoir....

C’est pourquoi, lorsque pour la ving­tième fois il me demanda si je pensais qu’il retrouverait son fils, je lui répondis sans hésiter :

« Mais bien sûr que vous le retrouverez, votre petit gars ! Vous n’en avez pas fini avec lui, allez !... Les mômes, ça ne se perd pas comme ça... C’est dans les pièces de théâtre qu’on voit des gens avoir envie des gosses des autres.... J’ai connu, pour ma part, des filous avérés à qui j’aurais confié sans crainte des wagons entiers de gosses ! Ne croyez pas que vous allez être si facilement débarrassé du vôtre ! Croyez- moi, celui qui l’a trouvé n’a qu’une idée : le restituer à son propriétaire ! »

Il reprit confiance et, quand nous arrivâmes à Birmingham, il était en meilleur état.

Le chef de gare et les employés qui avaient assisté à l’arrivée du train de cinq heures treize furent d’accord pour certifier qu’aucun voyageur portant un panier n’é­tait descendu du train. Le chef de gare était père de famille et, quand nous lui eûmes raconté l’histoire, il s’attendrit et téléphona à Banbury. L’employé au guichet de cette ville n’avait distribué que trois billets pour ce train: un à M. Jenop, le marchand de céréales, un à un étranger qui filait sur Wolverhampton, et le troisième au jeune Milberry.... L’affaire semblait désespérée, lorsqu’un petit crieur de journaux s’approcha de nous :

« Moi, j’ai vu une vieille dame tourni­coter autour de la gare, pour chercher un colis, dit-il ; elle portait un panier aussi pareil à celui-ci qu’un pois peut-être semblable à un autre pois de la même cosse... »

Je crus que Milberry allait embrasser ce garçon ! Nous allâmes interroger les cochers stationnant devant la gare ; le signalement étant assez précis, nous apprîmes bientôt que la vieille dame s’était fait con­duire à un petit hôtel d’Aston Road.

Lectures pour Tous en 1932 : Une bonne surprise, par Jerome K. Jerome, sans parler du chien.

QU’EST-CE QUE C’EST QUE ÇA?

 

« Là, une femme de chambre nous confirma la présence de la vieille dame, et nous conta son arrivée, assez pittoresque aussi. D’abord, le panier n’entrant pas dans le cab, il avait fallu le hisser sur le toit et, comme il pleuvait, la vieille dame avait exigé que le cocher le recouvrît du tablier de la voiture. En le descendant, ils le firent tomber ; cela éveilla l’enfant qui se mit à crier.

« Mon Dieu ! madame, dit la femme de chambre, est-ce un bébé?

– Oui, ma petite enfant, répondit la vieille dame, c’est mon bébé ! »

C’était une bonne vieille dame, toute joviale.

« Pauvre chéri ! j’espère qu’il n’a pas eu de mal ! » soupira-t-elle.

Elle avait retenu une chambre avec un bon feu. Le garçon de l’hôtel monta le panier et le déposa devant la cheminée....

L’enfant hurlait comme une sirène à vapeur....

« Pauvre chéri », disait la vieille dame empressée et maladroite, dans sa hâte à dénouer le panier, « ne pleure pas... maman va te délivrer tout de suite. »

Puis, se tournant vers la femme de chambre :

« Ouvrez mon sac, mon enfant, vous y trouverez une bouteille de lait et des bis­cuits de chiens.

– Des biscuits de chiens ? s’étonna la jeune fille.

– Oui, répondit gaîment la vieille dame, mon bébé adore les biscuits de chiens ! »

La femme de chambre ouvrit le sac et en tira en effet une bouteille de lait et une demi-douzaine de biscuits. Tout à coup elle entendit un cri étouffé et le bruit d’une chute ; se tournant, elle vit la vieille dame étendue sur le tapis, raide morte... du moins elle le crut tout d’abord. Le bébé, assis dans son panier, hurlait à découronner la maison ; la jeune fille, dans son trouble, lui ferma la bouche avec un biscuit qu’il se mit à sucer consciencieusement, puis elle s’em­ploya à ramener la pauvre dame à la vie. Au bout d’un moment, celle-ci ouvrit les yeux et les promena autour d’elle. Le bébé était sage et rongeait le biscuit. Quand elle le vit, la pauvre créature cacha sa figure sur l’épaule de la femme de chambre age­nouillée auprès d’elle et murmura d’une voix plaintive :

« Qu’est-ce que c’est que ça ? Était-ce dans le panier?

– Mais oui, madame, dit la jeune fille, c’est un beau bébé !

– Vous êtes sûre que ce n’est pas un chien? Regardez encore....»

La fille, se sachant seule avec cette vieille dame dont l’esprit semblait dérangé, commençait à prendre peur.

« Je sais distinguer un enfant d’un chien, madame, affirma-t-elle; c’est un enfant... un enfant humain ! »

La vieille dame se mit à pleurer douce­ment :

« C’est un châtiment d’en haut ! gémit- elle ; j’avais l’habitude de parler à mon chien comme à une personne chrétienne... cette chose arrive pour m’en punir !...

– Quelle chose, madame? demanda la jeune fille fort intriguée.

– Je ne sais pas, se lamentait la pauvre créature, toujours assise par terre. Si je me suis pas le jouet d’un mauvais rêve... si je ne suis pas devenue folle, je suis partie de Farthinghoe, il y a deux heures, avec un bull-dog d’un an enfermé dans ce panier, et vous voyez ce que c’est devenu !...

– Madame, risqua la femme de chambre, les bull-dogs ne se transforment pas en bébés...

– Je ne sais pas comment cela a pu arriver; tout ce que je sais, c’est que je suis partie avec un bull-dog, et que,d’une manière ou d’une autre, il est devenu ce que vous voyez là !...

– Quelqu’un assurément a mis le bébé dans le panier, quelqu’un qui voulait s’en débarrasser et qui a pris votre chien....

– Bien rapidement alors, dit la vieille dame. J’ai laissé le panier cinq minutes, le temps de boire une tasse de thé au buffet de Banbury.

– C’est à ce moment qu’on a fait le coup, ce n’est pas douteux. Ah ! ç’a été mené prestement !... »

La vieille dame prit subitement cons­cience de la posture où elle se trouvait et se leva d’un bond.

« Me voici dans une jolie situation ! s’écria-t-elle. Une femme non mariée... de­venir la proie d’un pareil scandale ! Quelle horreur !

– C’est un bel enfant, dit la femme de chambre....

– Le voulez-vous ? » proposa la vieille dame.

La jeune fille déclina l’offre et continua à chercher l’explication du mystère. La solution en semblait désespérée. Il paraît que si nous n’étions pas arrivés à ce moment, la raison de la pauvre vieille aurait été grave­ment en danger....

Quand le groom apparut et annonça qu’un homme, muni d’un bull-dog, deman­dait un bébé en échange, la pauvre vieille jeta ses bras au cou du groom et l’embrassa passionnément.

Nous reprîmes le train et parvînmes à Warwick dix minutes avant l’arrivée de la jeune maman. Milberry avait tenu l’enfant serré dans ses bras pendant tout le trajet.

Il me fit cadeau du panier et aussi d’un souverain, à la condition que je ne soufflerais mot de l’aventure.

Je ne crois pas qu’il l’ait jamais racontée lui-même à sa femme. S’il a commis cette sottise, vous m’accorderez que c’est le dernier des idiots.... »

Lectures pour Tous en 1932 : Une bonne surprise, par Jerome K. Jerome, sans parler du chien.

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