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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

« L’Étoile d'Amour (Conte inédit des temps futurs) », de Marcel Roland, fut publié dans Le Radical du 13 août 1910.

L’Étoile d'Amour

(Conte inédit des temps futurs)

Le 26 mai de l'an 22..., vers neuf heures du soir, par un ciel très pur et exempt de la moindre vapeur d'eau, un astronome français remarqua dans le champ de son télescope une minuscule étoile qui ne figurait sur aucune carte. De là à conclure qu'il s'agissait d'une découverte, il n'y avait qu'on pas et l'astronome, pareil à tous ses confrères, l'eut vite franchi. Il se mit incontinent à procéder à l'examen minutieux de son étoile, à en calculer les éléments, à en analyser la substance.

L'astre inconnu, regardé à travers l'oculaire, pouvait se cataloguer dans la dixième grandeur. C'est assez dire qu'à d’œil nu il était complètement invisible aux regards humains, ce qui, d'ailleurs, devait lui être fort indifférent. Comme l'astronome, misanthrope par nature et par profession, possédait une chienne nommée Mirza, qu'il adorait, il appela son étoile Mirza.

Bientôt Mirza fut signalée de toutes parts, ainsi qu'il est de règle chaque fois qu'une invention est révélée : surgissent des milliers d'inventeurs semblables qu'on n'eût jamais soupçonnés sans cette bienheureuse circonstance. Deux jours plus tard, donc, les observatoires du monde entier avaient enregistré l'apparition de l'étoile et s'occupaient de lui dresser un état civil.

Mirza connaissait la gloire.

Mais quel fut l'étonnement de l'univers astronomique quand on s'aperçut que l'étoile ne demeurait pas fixe et inactive, et qu'au contraire elle grossissait sans cesse. Une semaine après sa découverte, elle avait passé de la dixième grandeur à la neuvième, puis à la huitième, et ainsi de suite. Au bout d'un mois, on la distinguait à l'œil nu, non loin de la Grande Ourse ; peu de temps après, elle avait acquis l'éclat de Vénus, et elle ne tarda point à égaler Sirius en beauté. On eût dit qu'elle avait à cœur de faire pâlir la renommée de tous les astres réputés jusqu'alors parmi les plus brillants.

Le 15 juillet, Mirza, de conquête en conquête, laissant loin derrière elle ses plus puissants rivaux, apparaissait au firmament comme trois ou quatre Jupiters réunis. A ce moment, sa couleur, blanche au début, avait tourné au rouge, et à mesure qu'elle augmentait de volume, Mirza se mit à changer de teinte. On la vit tour à tour orangée, jaune, verte. Un jour, elle se montra bleue, bleue comme une mer orientale ou les yeux d'un bébé anglais. Mais ce jour-là un des quelque vingt-cinq mille savants qui l'observaient annonça au monde bouleversé que l'astre extraordinaire n'était plus une étoile, que ce n'était même pas une comète, comme on l'avait cru durant un certain temps : Mirza était une planète.

Plus elle approchait de la Terre, plus on pouvait distinguer le lent mouvement de translation qui lui faisait décrire une orbite autour de notre vallée de larmes. Ce fut bien pire, et l'émotion atteignit son comble, quand on constata que Mirza, dont le disque, couleur de l'oiseau des contes, était maintenant sensible sans l'aide d'instruments d'optique, grossissait, grossissait toujours.

L'humanité avait maintenant les yeux fixés sur cet unique spectacle, sur cette sphère fantaisiste qui se jouait de toutes les lois dynamiques, attractives et autres. Et Mirza grossissait. Son volume, son poids, sa composition furent publiés. C'était une planète presque aussi grande que la lune, mais entourée d'une atmosphère analogue à la nôtre — habitable, par conséquent. A l'automne de la même année, elle était distante de la Terre de 50,000 lieues seulement — un cheveu : — et son orbe azuré occupait tout un coin de l'horizon. On ne voyait plus qu'elle ! La terreur commença à s'emparer des esprits humains, qui pensaient inévitable la rencontre avec le mystérieux globe.

Soudain, on remarque que Mirza cesse comme par enchantement de s'approcher de la Terre et qu'elle se met, à l'infime distance de 32,000 lieues, à graviter régulièrement, en satellite bien sage et désormais apprivoisé ! Soulagement universel. On ne s'occupe plus que de scruter dans ses moindres détails le nouveau voisin que la nature facétieuse vient de donner aux hommes. Quels enchantements découvrent alors les télescopes ! Une lunette plus monstrueuse que les autres est arrivée à réduire à 56m75 l'éloignement pourtant déjà faible de 32,000 lieues, et ce qu'on découvre ainsi, dans Mirza-la-Bleue, tient du prodige ! Nulle trace d'habitants, mais des bois délicieux où sifflent mille oiseaux, des lacs, des plaines fertiles, remplies de moissons naturelles, des collines avec de gras pâturages et des ruisseaux dévalant comme des écharpes de lumière, sous un ciel ensoleillé.

Paradis, terre promise, réalisation du Chanaan des saintes légendes ! C'était l'étoile d'amour chantée par les poètes d'autrefois !... Combien la vie serait douce, limpide, idéale, en ces contrées bleues, pour l'heureux mortel qui parviendrait jamais à y poser le pied !

Tel était le supplice de Tantale dont souffrait l'humanité bizarre, à l'aspect de Mirza. On l'avait redoutée, à présent on la désirait...Cependant les inventeurs, dans la paix des laboratoires, s'efforçaient de contenter ce désir, et un jour on sut qu'il n'était pas impossible d'aller contempler de près l'étoile d'amour et d'y aborder. Un homme de génie venait d'en découvrir le moyen, sous la forme de ballons dirigeables d'une immense force, mus par des procédés secrets.

Le premier départ pour le sol mirzien eut lieu parmi un enthousiasme indescriptible. Les dépêches aussitôt échangées entre la Terre et l'astre bleu ne firent que confirmer, en les amplifiant, les merveilleuses données qu'on possédait. Tous rêvèrent de s'enfuir vers l'étoile. Le bonheur était là ! On en était convaincu, on s'attroupait aux carrefours : pour se l'entendre dire par des orateurs improvisés, qui montraient l'astre en criant : « Le bonheur est là, citoyens ! »

Un service régulier de transports ne tarda pas à être organisé ; des flottilles de ballons, des trains de plaisir, des convois de marchandises emportèrent rapidement les habitants de la Terre avec les accessoires de leur civilisation. Spectacle inouï dans l'histoire, ce déménagement d'une planète sur une autre !

Et le moment arriva où il ne resta plus personne sur notre vieux globe déserté, nu, qui ressemblait alors au crâne pelé d'un de ces « marabouts » centenaires qu'on voit rêver, une patte en l'air, au bord du Nil.

Vingt ans avaient coulé depuis le soir de mai où l'astronome français avait aperçu l'étoile d'amour, toute petite, au bout de son équatorial... Les hommes, sur leur patrie d'adoption, connaissaient enfin une existence fortunée, égale, libre de soucis, de travail, de discordes.

Gouvernements bienveillants, républiques irréprochables ; les ministères ne tombaient plus, les concierges étaient aimables, les tailleurs patients envers leurs débiteurs, les employés des postes pleins d'égards pour le public. Les ménages n'étaient plus à trois, comme sur la Terre, mais on les avait ramenés à deux, chiffre normal. Oublié, le vitriol ; disparus, les cambrioleurs ; abolis, les autobus ! L'âge d'or, appelé tant de fois une utopie, florissait sans conteste, avec une telle persistance... qu'un matin...

Un matin, un des locataires de l'étoile d'amour se réveilla en bâillant et en songeant :

— Hum ! Tout cela est très gentil, mais... cela commence à devenir monotone !

Et il regretta la Terre.

Et, en même temps que lui, d'autres Mirziena regrettaient la Terre, ses concierges acariâtres, ses tailleurs impitoyables, ses ménages à trois, son vitriol, ses cambrioleurs et ses autobus.

Si bien que l'instant vint où quelqu'un se rembarqua, au milieu de la curiosité publique, pour le vieux globe désolé qui attendait depuis un quart de siècle le retour de ses enfants prodigues. Il y en eut un qui regagna le sol natal, puis un autre, et l'année ne s'était pas terminée que l'astre bleu, à son tour, se voyait vide, délaissé, méprisé, étant trop beau.

Et les hommes, une fois réunis de nouveau sur le globe terrestre, recommencèrent à se manger les uns les autres, et ils comprirent que c'était là le but réel de l'existence et le vrai bonheur !

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Marcel Roland - L’Étoile d'Amour (Conte inédit des temps futurs) (1910)

Marcel Roland - L’Étoile d'Amour (Conte inédit des temps futurs) (1910)

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