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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Fabrice Mundzik
Publié dans : #La Semaine de Suzette, #Andrée Dubois-Millot

"Le Cheveu d'Or" est un conte écrit par Andrée Dubois-Millot sur le théme de la fontaine de jouvence. Il fut publié dans La Semaine de Suzette n°7 du 12 janvier 1956, puis repris dans la reliure Album n°5.

 

Le Cheveu d'Or

 

Yanik rentrait chez lui ce soir-là, revenant de la moisson, par le chemin creux qui menait à la fontaine. En passant devant l'auge de pierre, il se pencha et, faisant un creux de ses mains, but à longs traits. On disait que cette eau avait de mystérieux pouvoirs : que les jeunes filles en se penchant sur elle, la veille de la Saint-Jean, y pouvaient voir, au lieu de leur propre reflet, surgir le visage de celui qu'elles épouseraient dans l'année.

On appelait cette fontaine : la source aux fées. Et dans la pénombre des arbres, on s'attendait, bien sûr, avoir surgir la fée Viviane en personne.

Mais Yanik riait de ces choses. Il ne croyait pas, disait-il, à ces balivernes. Aussi ne se posa-t-il pas de question mystérieuse en découvrant au bord de la rivière un cheveu d'or. Un cheveu d'or si fin, si long, si ténu que n'importe qui d'autre que Yanik aurait tout de suite deviné qu'il appartenait à l'une des fées de la fontaine... Mais Yanik, non.

— De cheveu de cette sorte, aucune fille du pays n'en possède ! Il faut être princesse ou reine ! Ou simplement une châtelaine qui passait par là en carrosse... Mais ce cheveu ! Oh ! de quelle beauté doit être celle qui le possédait !

Yanik déroulait le cheveu d'or, le mesurait, le faisait briller au soleil. Et tout soudain : « Il faut que je la trouve, dit-il. J'irai. Je chercherai la belle qui a perdu ce cheveu d'or et je l'épouserai ! »

Un petit rire tinta tout près de Yanik. Il sursauta, se retourna et haussa les épaules en se disant que c'était un merle.

Il s'en fut d'abord à Rennes, chez la reine de Bretagne.

— Manant, que veux-tu ? lui dit-on à la porte.

— Rendre à Sa Majesté quelque chose qu'elle a perdu.

— Quelle chose a-t-elle donc perdu ?

— Un objet d'or fin, plus brillant que le soleil, plus léger que le matin.

Le garde demanda au laquais ; le laquais demanda à l'huissier ; l'huissier demanda au chambellan ; le chambellan demanda à la suivante ; la suivante demanda à la dame d'honneur ; la dame d'honneur demanda à la princesse royale ; la princesse royale demanda à la reine, et la reine répondit qu'elle n'avait rien perdu.

Yanik allait s'en retourner, tout morfondu, quand, se ravisant, il questionna encore une fois le garde :

— De quelle couleur sont donc les cheveux de la reine ?

— Noirs. Du plus beau noir. D'un noir de jais avec des reflets bleu de corbeau.

Yanik reprit sa besace et son bâton et s'en alla frapper au château de la Hunaudaye.

— Je voudrais rendre à la comtesse, dit-il, quelque chose qu'elle a perdu.

— La comtesse est morte, lui fut-il répondu. Il y a beau temps qu'elle ne se soucie plus de ce qu'elle possédait sur terre.

Yanik reprit sa besace et son bâton et s'en alla frapper au château de la Roche-Jagu.

— Je voudrais rendre à la comtesse...

Mais à peine le laissa-t-on finir.

— La comtesse n'entend plus, ne voit plus, ne bouge plus. Elle n'a plus ni dent, ni perruque : elle est chauve et édentée... S'il lui manquait quelque chose, on s'en serait bien aperçu !

Yanik frappa ici, frappa ailleurs, fit le tour de la Cornouaille, du Léon et du Trégor, du Goélo, du Vannetais, de toute l'Armorique. Il chercha chez les princesses, chez les comtesses, chez les marchandes, puis chez les paysannes. Mais aucune n'avait de cheveux ni si blonds, ni si longs, ni si fins, ni si précieux.

Des années et des années, Yanik chercha la belle qu'il aurait tant aimé épouser. Et puis il devint si vieux, si cassé, qu'il désira se reposer. Il songea à son pays, à sa chaumière, et revint tout droit chez lui. Quand vint le soir, selon son habitude passée, il prit sa cruche et s'en alla puiser de l'eau à la fontaine. Comme il s'approchait de la vasque de granit, il aperçut une petite forme toute tassée, assise au bord de la margelle : c'était quelque vieille qui se reposait.

— Bonjour, Yanik, lui dit-elle d'une voix amicale. Te voilà donc revenu ?

— Oui-da. Comment donc me reconnaissez-vous, grand-mère ?

— Si je te reconnais, Yanik ! Je suis Vivette, la petite vachère. Il est vrai que tu ne me remarquais guère autrefois, lorsque j'étais jeunette ! Tiens, j'étais là, derrière cette touffe de saules, le jour où tu as trouvé sur la margelle un de mes cheveux qui brillait au soleil... Et j'ai bien ri ! J'avais quinze ans peut-être... Doué ! que tu étais ébahi par ce cheveu ! Et sur ma tête tu ne les voyais même pas... C'est ce jour-là, tiens, que tu es parti. Tout le monde s'est demandé pourquoi, au village. Et moi je t'ai bien un peu regretté. C'est peut-être à cause de cela que je ne me suis pas mariée...

Yanik interdit regardait la petite vieille. Vivette !... Bien sûr. La petite vachère avec ses jolis yeux gris... C'était une gamine pour lui ! S'il avait su... Comme elle avait dû être gentille !

— Las, Vivette, soupira-t-il quand il fut revenu de son étonnement. Il fallait être un benêt, plein d'arrogance, comme je l'étais à vingt ans, pour aller chercher si loin un bonheur qui était là sous ma main !

— Allons, Yanik, c'est déjà beau que tu sois revenu et j'en suis bien aise. Tiens, buvons ensemble un peu d'eau de la fontaine en signe d'amitié !

Vivette offrit à boire dans le creux de ses mains à Yanik, et Yanik fit de même pour Vivette. Et voici que tout soudain, ô merveille ! les tresses blanches de Vivette se déroulèrent et redevinrent une forêt d'or fin ; ses rides s'effacèrent, tandis que Yanik lâchant, son bâton, retrouvait la force et la carrure de ses vingt ans... L'eau qui guérissait les sourds et les aveugles leur avait rendu la jeunesse !

— Tu ne diras plus, Yanik, que tu ne crois pas aux fées ! lui dit Vivette moqueuse, tandis qu'ils s'en revenaient au village, célébrant leurs accordailles.

Andrée Dubois-Millot "Le Cheveu d'Or" (1956)

Andrée Dubois-Millot "Le Cheveu d'Or" (1956)

Andrée Dubois-Millot "Le Cheveu d'Or" (1956)

Andrée Dubois-Millot "Le Cheveu d'Or" (1956)

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