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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Fabrice Mundzik
Publié dans : #Guy d'Armen, #Histoires en images

"Le négrier de la côte d'Ivoire" est une histoire complète écrite par Guy d'Armen, illustrée par (signature illisible) et publiée dans Histoires en images n°1960 daté du 3 février 1938.

 

Le négrier de la côte d'Ivoire

Vers la fin du siècle dernier, la Côte d'Ivoire n'était pas encore complètement occupée. Les Français n'avaient pas conquis le Dahomey et les échanges étaient difficiles en certains points où les indigènes avaient rarement vu des Blancs.

Un matin de juillet 1887, un jeune Français d'une quinzaine d'année errait tristement sur les quais de Dakar. Il était précédemment embarqué à bord d'un voilier français, mais ce bâtiment s'était crevé sur les rochers qui prolongent la pointe occidentale de la baie. L'équipage avait pu se sauver et un certain nombre de marins avaient pu trouver de nouveaux embarquements.

Il n'en avait pas été de même pour Robert Lourmel qui avait peine à gagner sa vie en aidant au déchargement des rares navires qui passaient.

Lourmel était cependant un courageux marin malgré son jeune âge. Originaire de Paimpo, il avait perdu ses parents de bonne heure et il avait navigué depuis l'âge de dix ans. Un naufrage venait de compliquer sa vie.

Il était en train de regarder des sacs d'arachides quand il vit venir vers lui un homme d'une quarantaine d'années, qui devait être un Anglais d'après son allure générale. L'homme se nomma en effet et déclara qu'il était le capitaine Snelgrave, commandant le brick l'Aigle-de-Londres.

Il offrit un embarquement au jeune Français qui accepta. Quelques jours après le navire mouillait dans la rivière Kallabar, tout près de marais dont les émanations ne tardèrent pas à incommoder l'équipage. Sur quarante hommes, il n'y en eut plus que le tiers qui fût capable d'assurer le service.

Durant la deuxième nuit qui suivit le mouillage, le jeune Français eut l'occasion de se rendre compte du commerce exact que faisait le capitaine Snelgrave. Deux cents esclaves embarquèrent en effet au cours de cette même nuit et ils furent parqués dans les cales comme de vulgaires bestiaux.

Quelques jours avaient suffi au jeune marin français pour se faire un ami d'un matelot du bord qui se nommait John Parker. Celui-ci, qui parlait fort bien le français, n'était embarqué que depuis un mois et il avait confié à son compagnon que les autres membres de l'équipage étaient pour la plupart des forbans qui se vantaient d'actes de piraterie.

— Le capitaine est du même genre, murmura Parker. Et je ne veux pas rester plus longtemps à bord, je ne suis pas embarqué ici pour faire le commerce des esclaves, commerce qui est d'ailleurs interdit par les lois actuelles.

— Je suis entièrement de ton avis, répondit le jeune français. Et je te dirai même que je crois savoir que les esclaves vont profiter de la situation pour se révolter. Si tu veux nous allons regarder ce qui va se passer cette nuit.

Parker accepta.

A minuit tous deux étaient allongés sur la plage avant, non loin d'un panneau de la cale.

Lourmel ne s'était pas trompé. A une heure du matin le factionnaire du panneau, qui ne se méfiait pas, vit sortir huit esclaves qui s'étaient au préalable libérés de leurs chaînes.

Immédiatement ces esclaves se précipitèrent sur la sentinelle et s'efforcèrent de lui arracher son sabre d'abordage.

L'usage du temps était d’attacher le sabre au poignet par une petite chaîne. Les esclaves éprouvèrent tant de difficultés dans leur entreprise que les cris des sentinelles furent entendus.

John Parker avait rampé vers le panneau. Il vit que le factionnaire était un matelot qu'il connaissait bien, car il s'était vanté publiquement d'avoir contribué à des actes de piraterie.

Les nègres s'étaient précipités dans les flots. Mais, comme le vent soufflait de terre et que la côte était assez éloignée, ils s'étaient accrochés aux chaînes qui retenaient les ancres du navire.

Lorsque Snelgrave sortit de sa cabine, des matelots accourus aux cris du factionnaire venaient de trouver John Parker. Ils l'accusèrent immédiatement d'être le complice des noirs. Il ne pouvait, en effet, nier qu'il avait vu le factionnaire aux prises avec les noirs et qu'il n'avait pas bougé.

Avant que Lourmel ait eu le temps de se rendre compte de ce qui se passait. Parker était enfermé dans la cale centrale qui contenait une centaine d'esclaves.

Robert Lourmel était navré de la tournure prise par les événements. Son ami était prisonnier et il aurait dû dire qu'il avait aussi assisté à l'attaque du factionnaire.

— Il va me juger comme un traître, se dit le jeune Français il faut absolument que je le tire d'affaire et que nous quittions ensemble cette maudite galère.

Le jeune Français se trouva de faction dans la journée. Il devait également être au même poste durant la nuit, entre onze heures du soir et trois heures du matin. Aussi il en profita pour faire connaître à son ami le plan qu'il avait projeté.

Tout en feignant de remettre en place les cadenas des chaînes qui empêchaient l'ouverture du panneau, il conversa avec lui à voix basse et il eut la satisfaction de constater que Parker n'avait jamais douté de son amitié.

L'entreprise que projetait Robert Lourmel se trouva facilitée par le mauvais temps. Le vent continua en effet à souffler mais après avoir changé complètement de direction.

Au lieu de souffler de terre il soufflait maintenant du large. Il était donc possible de se jeter à la mer et on pouvait espérer atteindre rapidement le rivage. Évidemment, il était impossible de savoir quel accueil serait réservé aux fugitifs mais, comme le jeune homme voulait faire bénéficier les esclaves de la cave centrale de cette fuite, il espérait qu'ils en seraient reconnaissants.

Il savait en effet que ces indigènes appartenaient à la tribu des Cormorantins et qu'ils étaient de mœurs tranquilles. C'était tout au moins ce qu'il avait entendu dire par un noir qui remplissait à bord des fonctions d'interprète.

Le jeune homme ouvrit doucement les deux cadenas qui fermaient la chaîne de fermeture. Puis, il prévint Parker.

Immédiatement, celui-ci fit soulever le panneau et les esclaves commencèrent à monter rapidement sur le pont. Ils se jetaient à la mer à mesure.

Mais ces chutes successives firent quelque bruit et tout à coup, Snelgrave en personne apparut sous la dunette.

A ce moment, la majeure partie des noirs s'étaient enfuis et il ne restait plus que Parker et Lourmel.

Le bandit n'hésita pas et tira un coup de pistolet. C'était sans doute sa manière de donner l'alerte aux gens de son équipage.

Robert Lourmel, qui avait saisi une barre de fer, la lança si adroitement qu'elle frappa les jambes du capitaine en tournoyant. Il n'en fallut pas plus pour que le sinistre individu tombât.

Avant qu'il se fût relevé, les deux marins s'étaient jetés à la mer.

Il faisait une nuit très noire et le vent soufflait avec rage. Mais ils eurent le temps d'entendre les cris effroyables des marins accourus sur le pont en entendant le coup de pistolet.

Les deux amis nageaient rapidement. Ils étaient entraînes par les lames et ils voyaient maintenant la ligne blanche que formait l'écume au rivage. Environ un quart d'heure après ils avaient pied et se dirigeaient en toute hâte vers l'intérieur après avoir rassemblé les noirs.

Sur le navire on voyait des lumières parcourir le pont en tous sens. On entendait aussi quelques coups de fusil tirés sans doute par les bandits. Autant qu'on pouvait s'en rendre compte, en effet, les noirs de la cale centrale, tous excellents nageurs s'étaient enfuis.

Lourmel et son compagnon s'installèrent avec les noirs dans des cabanes abandonnée que ceux-ci leur indiquèrent. Et ils attendirent tranquillement le jour pendant que la tempête faisait rage.

Il se passa alors un événement inattendu.

Le navire anglais chassa sur ses ancres et fut entraîné à la côte. Il creva sa coque sur des rochers et s'inclina dangereusement.

Presque tout de suite le capitaine et l'équipage se rendirent à terre. Ils furent immédiatement faits prisonniers par les deux marins aidés de leurs noirs. Ceux-ci délivrèrent les autres esclaves qui poussaient des cris déchirants. Ni Snelgrave, ni les bandits qui l'accompagnaient n'avaient eu le temps de faire usage de leurs armes. Les noirs, qui excellaient dans l'attaque de surprise, les avaient mis rapidement hors d'état de nuire.

Deux noirs furent envoyés en avant par leurs camarades. Ils revinrent quelques heures après, accompagnés d'un curieux personnage qui était porté sur une sorte de chaise à porteurs par huit noirs. De chaque côté de lui, deux indigènes portaient un immense parasol.

Lourmel et son compagnon furent tout de suite renseignés par l'interprète. C'était le roi de la tribu des Cormorantins qui venait leur rendre visite.

Le curieux personnage leur fit un discours qui ne dura pas moins d'un quart d'heure. L'interprète en traduisit les passages principaux et ce fut ainsi que Parker et le jeune Français apprirent qu'ils avaient droit à la reconnaissance éternelle du roi parce qu'ils avaient délivré ses sujets. Mais le roi voulait que ses deux nouveaux amis l'accompagnent dans son village.

Il ne pouvait être question de refuser. Aussi la caravane se mit en marche et on arriva au village de Cherbo un peu plus tard.

Les habitants se livrèrent à des démonstrations d'amitié envers les deux marins qui amenaient leurs compatriotes. Mais ils se mirent incontinent à exécuter des danses de guerre autour des prisonniers qui étaient ligotés à l'aide de cordes en fibres de palmier.

Parker et son compagnon comprirent que Snelgrave et ses acolytes étaient menacés d'être mis à mort au cours de la nuit qui suivrait. Toutefois ils parvinrent à persuader aux noirs qu'un châtiment analogue à celui dont les noirs étaient menacés lorsqu'ils étaient sous leurs ordres serait suffisant.

Le roi nègre approuva cette manière de voir qui lui parut de nature à donner une bonne leçon aux bandits. Aussi, pendant que ses deux nouveaux amis étaient logés dans des cabanes garnies de nattes fines, Snelgrave et les trente hommes qui l'accompagnaient furent parqués dans un enclos limité par une énorme barrière de pieux.

Le roi envoya des noirs chercher des chaînes à bord du navire naufragé et l'on enchaîna les prisonniers deux par deux.

Sous la surveillance de noirs, armés de piques, les misérables exécutaient journellement des travaux de culture. Ils expiaient durement les fautes qu'ils avaient commises.

A quelque temps de là, les deux marins apprirent qu'une colonne expéditionnaire française allait vraisemblablement mettre le siège devant la capitale du Dahomey. Ils jugèrent que la tribu des Cormorantins se trouvant sur le passage de cette colonne, il serait vraisemblablement possible de sortir de cette situation qui paraissait sans issue.

Robert Lourmel s'en ouvrit au roi et lui démontra qu'il avait tout intérêt à faire cause commune avec les Français qui venaient précisément pour faire cesser le honteux marché d'esclaves qui régnait dans la région.

Le roi comprit tout de suite et il chargea son nouvel ami de se rendre au-devant des troupes.

Après avoir expliqué à Parker ce qu'il comptait faire, le jeune marin français se mit en route.

Il trouva les troupes le jour suivant et il se fit conduire devant le chef de bataillon qui commandait l'avant-garde.

Il expliqua ce qui s'était passé et quel concours on pouvait trouver dans la région.

Immédiatement une section fut détachée avec le jeune homme qui le conduisit près du village des Cormorantins.

Le roi donna tout ce qui était nécessaire pour approvisionner les soldats français en vivres frais. Il offrit même un certain nombre de soldats indigènes, mais le chef de la petite troupe refusa.

Les bandits furent mis à la cangue et emmenés par les Français. En chemin, Snelgrave seul parvint à se sauver.

Les bandits furent remis aux autorités anglaises qui recherchaient, du reste, Snelgrave pour des crimes de piraterie. Mais il était écrit que le misérable devait être châtié par ceux même qu'il avait tourmentés.

Parker et Lourmel qui s'étaient enrôlés dans la colonne française, apprirent en effet qu'un Européen avait été vu dans les lignes des Dahoméens. Il n'était question que de cela dans le camp des Français, mais personne ne savait quelle pouvait être la nationalité du personnage.

Par le plus grand des hasards on sut que le misérable se trouvait à quelques kilomètres en avant et qu'il était logé dans une case fort bien aménagée. Suivant les renseignements, il devait se faire passer pour un colon et en profiter pour trahir les Français au profit du roi du Dahomey.

Lourmel et son compagnon demandèrent la faveur de capturer l'individu. Des renseignements qu'on avait il était en effet possible de déduire qu'il s'agissait de Snelgrave. Au cours d'une nuit sans lune, les deux jeunes gens arrivèrent et les deux amis cernèrent la case. Ils enfoncèrent la porte et saisirent l'individu.

C'était bien Snelgrave !

Le bandit fut ligoté par Lourmel pendant que Parker le tenait en respect avec sa baïonnette. Il écumait littéralement de rage, prétendant qu'il ne faisait aucun espionnage.

Lourmel et son compagnon coupèrent deux bambous et y attachèrent le capitaine pirate. Et tous deux marchèrent vers la colonne. Du reste, celle-ci s'était considérablement rapprochée durant la nuit.

Ne voulant pas juger un individu qui était accusé de crimes suffisants pour le faire pendre, le commandant de la colonne le fit conduire aux autorités anglaises.

Snelgrave fut pendu quelque temps après. Il n'avait pas plus échappé que ses compagnons au châtiment qu'il avait mérité. Lourmel et son compagnon ne quittèrent pas le Dahomey après l'occupation. Ils s'installèrent comme colons afin d'exploiter des bois précieux. Et tous deux firent fortune.

Guy d'Armen.

Guy d'Armen "Le négrier de la côte d'Ivoire" (1938)

Guy d'Armen "Le négrier de la côte d'Ivoire" (1938)

Guy d'Armen "Le négrier de la côte d'Ivoire" (1938)

Guy d'Armen "Le négrier de la côte d'Ivoire" (1938)

Guy d'Armen "Le négrier de la côte d'Ivoire" (1938)

Guy d'Armen "Le négrier de la côte d'Ivoire" (1938)

Guy d'Armen "Le négrier de la côte d'Ivoire" (1938)

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