Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Fabrice Mundzik
Publié dans : #Guy d'Armen, #Histoires en images, #Marjollin

"Un explorateur de quinze ans" est une histoire complète écrite par Guy d'Armen, illustrée par Marjollin et publiée dans Histoires en images n°1955 daté du 16 janvier 1938.

 

Un explorateur de quinze ans

Au cours de l'année 1890 un certain nombre de Français vinrent au Sénégal dans le but de s'enfoncer ensuite dans le continent noir afin d y faire fortune. L'un d'entre eux, Louis Marquet, mourut presque tout de suite de la fièvre jaune. Il avait amené avec lui son fils Gabriel qui venait d'avoir quinze ans et le jeune homme se trouva brusquement seul au monde.

Le gouverneur de la colonie s'occupa tout de suite de Gabriel et lui procura un petit emploi dans son administration Mais le jeune Marquet ne tarda pas à s'ennuyer dans la ville de Dakar et il résolut de mettre à profit les connaissances qu'il avait acquises rapidement dans le domaine de la langue indigène. Comme il était intelligent et particulièrement habile comme acrobate, ou faiseur de tours,  il  estimait qu'il avait  mieux à faire ailleurs.

Avec l'argent qu'il avait gagné, il constitua un petit bagage composé d'un fusil, de quelques  munitions,  de  verroteries  et  d'étoffes de couleurs voyantes. Puis il se mit en route dans la direction de l'est, comptant sur  sa bonne étoile pour faire fortune.

Cependant, au bout de quelques heures de  marche,  il se rendit compte que le terrain sablonneux   était   particulièrement   dur   et, avec l'argent qui lui restait, il acheta un âne. Il put ainsi continuer sa route sans encombre.

La première agglomération qu'il rencontra fut le village de Boussou. Il frappa tout de suite l'imagination des Peuhls qui habitaient cette agglomération, en arrivant, monté sur son âne et la face tournée vers la queue de l'animal. Comme il était coiffé d un bonnet de papier, il ne tarda pas à attirer une quantité de noirs qui se mirent à rire et le traitèrent de fou.

A ce moment, Gabriel arrêta, sa monture et il sauta légèrement sur le sol. Il montra alors aux noirs ébahis une série de feuilles de papier  sur lesquelles il avait dessiné quelques hiéroglyphes. Comme il put expliquer que c'étaient  là des talismans,  les noirs  se bousculèrent pour les acheter.

La nouvelle se répandit alors qu'un sorcier blanc était arrivé dans Boussou. Il n'en fallut pas plus pour que tous les malades des environs   accourussent   vers   le   bienheureux sorcier.

Gabriel prit des airs mystérieux et ordonna divers   remèdes. Sur   le  corps   de  certains malades, il écrivit même des formules mystérieuses qui devaient faire merveille.

Mais un véritable colosse se présenta tout à coup. Ce personnage déclara au jeune Français qu'il était l'homme le plus fort de tout le Sénégal.

— Si donc, ajouta-t-il, tu es véritablement un sorcier, tu n'as qu'à souffler sur moi pour me jeter à terre.

Et, en prononçant ces paroles, la brute faisait saillir des biceps formidables qui inquiétèrent le jeune Français.

Cependant, Gabriel Marquet réfléchit et, au bout de quelques instants, il déclara à son tour :
— Fort bien ! Mais j'ai un gris-gris qui donne la force à qui l'emploie.

Et, fouillant un instant dans ses bagages, il retira un petit tube de bambou dans lequel il versa une petite poudre. Se tournant ensuite vers le Peuhl, il dirigea le bambou à la hauteur de ses yeux et souffla violemment.

Comme la poudre n'était autre chose que du poivre de Cayenne, le noir, littéralement aveuglé et en proie à une douleur aiguë, se mit à pousser des cris. Il porta la main à ses yeux en faisant demi-tour.

Un formidable coup de pied bien  placé l'accompagna et il s enfuit en hurlant de plus belle pendant que Gabriel, gardant un imperturbable sang-froid, disait tranquillement :
— Mes gris-gris sont toujours efficaces.

Ce petit événement avait grandi brusquement la renommée du jeune sorcier qui vendit un grand nombre de gris-gris. Il réussit à tel point que le roi nègre qui habitait à une lieue de là le fit mander.

Le roi se nommait Samba et il avait l'habitude de donner de grandes fêtes qui étaient, du reste, un prétexte à boire et à danser. Samba donna l'exemple des danses exécutées avec un nombre incroyable de contorsions. Il demanda au jeune homme si l'on connaissait les danses chez les blancs.

Gabriel répondit que cet exercice était fort en honneur et, pour le prouver, il exécuta une gigue  extraordinaire émaillée de grimaces qui firent rire le roi aux larmes. Il compléta la séance par quelques acrobaties qui comportèrent plusieurs sauts périlleux dénotant une grande souplesse.

Mais le succès que le jeune Français obtint auprès du roi eut le don d'exciter la jalousie des acrobates privés du roi.

L'un d'eux s'approcha de Samba et lui suggéra une idée.

Samba hocha la tête. Il trouvait que l'idée était fort intéressante et il la mit tout de suite à exécution en ordonnant à tout le monde de se rendre sur le terrain où étaient pratiqués les jeux les plus dangereux.

Gabriel constata alors qu'il y avait là une sorte d'amphithéâtre entouré de plates-formes qui ne tardèrent pas à se garnir de spectateurs. Le roi prit place sur une plateforme spéciale et bientôt on lâcha un taureau furieux.

Un noir, armé d'un couteau, fit alors des passes de toréador et, après une course assez mouvementée, finit par tuer l'animal d'un coup de couteau entre les deux épaules.

Le roi s'adressa alors à Gabriel qui se tenait à ses côtés et et lui demanda tranquillement :
— Je suppose que tu sais tuer des taureaux ?

Avant même que  te  jeune, homme  eût répondu, il ajouta :
— On va lâcher un autre taureau et tu vas le tuer pour montrer à mon peuple ton habilité, car je pense que tu sais bien tuer des taureaux.

Il sembla dangereux au jeune Français de refuser. D'autre part, c'était là un un exercice violent et très particulier qu'il n'avait pas eu l'occasion de pratiquer. Il fallait donc tâcher de s'en tirer le plus honorablement possible.

Or, Gabriel venait d'entendre précédemment une réflexion de Samba qui prouvait que tous les courtisans qui l'approchaient étaient loin d'être autant d'amis. Il avait même dit que tous ceux qui se trouvaient sur la plate-forme qui était à sa droite étaient de véritables bandits dont il se débarrasserait volontiers.

Pareil jugement n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Gabriel accepta tout de suite de combattre le taureau, mais il fit remarquer au roi qu'il s'y prendrait d'une autre manière. Le noir s'était servi d'une étoffe rouge pour exciter la bête, mais lui se servirait d'une corde.

Le jeune Français avait, en effet, une corde enroulée autour de la taille. Cette, corde lui avait servi souvent pour grimper aux arbres ou pour faire des tours d'acrobatie. Il venait de trouver un procédé qui allait lui assurer un certain succès.

Muni du grand couteau qu'il devait enfoncer dans le garrot de la bête, Gabriel commença par le passer dans sa ceinture. A l'aide de la corde il exécuta quelques sauts fort appréciés par le roi et l'assistance. Puis, au moment où le taureau bondissait vers lui, il jeta le nœud coulant de manière à emprisonner ses cornes.

La bête recula et Gabriel attacha rapidement l'extrémité à l'un des deux pieux plantés en terre qui soutenaient la plate-forme du côté de l'arène.

Ce   mouvement   avait   été  si   rapidement exécuté que seuls les noirs qui se trouvaient en face l'avaient vu. Les courtisans qui se trouvaient en haut n'avaient rien aperçu.

Naturellement, le taureau fit des efforts violents pour se dégager. Et, comme la solidité du pieu était assez problématique, on entendit un craquement brusque.

Le pieu de soutien venait de se briser par le milieu.

Le taureau tomba en arrière et Gabriel en profita pour lui plonger son couteau entre les deux épaules. En même temps, la plate-forme s'abattait avec fracas et  tous les courtisans tombaient pêle-mêle.

Gabriel salua le roi.

Celui-ci fut pris d'un formidable rire qui le  secoua  tout   entier.  La   vue  de  la  masse grouillante des courtisans empêtrés  les uns dans les autres le remplissait d'allégresse.

Il trouva la plaisanterie excellente et il invita le jeune homme à partager le pantagruélique repas qui l'attendait. A minuit, le roi et sa suite étaient dans un état d ébriété complet. Tout le monde chantait à tue-tête et le roi essaya de danser. Il ne réussit qu'à tomber lourdement sur le sol.

Le jeune   explorateur   jugea   qu'il était l'heure de partir. Des disputes commençaient déjà à s'élever entre les ivrognes et il valait mieux ne pas risquer d'y être mêlé.

D'autre part, Gabriel se doutait bien que les courtisans qu'il avait bernés ne manqueraient pas d'essayer de se venger. Il avait raison car, au moment où il finissait de charger son âne, un bruit de voix se fit entendre à proximité. Et le jeune Français vit deux ombres au bord de la rivière. Il supposa que ces deux personnages qui se trouvaient là chercheraient à lui barrer le passage.

Le jeune Français pensa que les circonstances étaient exceptionnellement favorables pour utiliser le procédé qui lui avait si bien réussi à Boussou. Il prit du poivre en quantité suffisante et se dirigea vers la rivière.

Les noirs qui l'attendaient étaient armés de casse-têtes. Ils reçurent en même temps du poivre dans les yeux et furent complètement aveuglés.

Bousculés aussitôt par l'explorateur, ils tombèrent dans l'eau : le jeune homme put alors fuir rapidement.
Il était temps, car les cris poussés par les noirs avaient ameuté la population. Mais le lendemain, Gabriel, qui venait d'arriver dans un autre village, fut arrêté. Un émissaire venait de faire connaître les événements qui venaient de se passer. Les deux noirs n'avaient pris qu'un bain forcé mais l'émissaire racontait qu'ils avaient été noyés.

Enfermé dans une enceinte formée par des pieux plantés en terre, le jeune Français fut prévenu qu'il serait jugé et vraisemblablement décapité.

Cette fois, le danger était beaucoup plus immédiat que ceux qu'il avait courus jusque-là — dans cette affaire il avait perdu tout l'argent qu'il avait gagné et il était menacé de mort prochaine.

L'aventure ne le décourages pas cependant. Il attendit patiemment une occasion de fuir.

Il avait remarqué dans un coin de l'enceinte une pierre qui pouvait faciliter l'escalade dans une certaine mesure. Sa souplesse devait lui permettre de mettre à exécution le plan qu'il avait conçu.

L'émissaire qui était arrivé la veille avait dû prévenir les noirs de l'extraordinaire aptitude du jeune homme à l'acrobatie. On avait, en effet, placé un grand nombre de gardes, pour l'empêcher de s'échapper.

Près de l'endroit où se trouvait la pierre, il y avait trois indigènes. Leur armement était plutôt hétéroclite.


L'un d'entre eux avait en effet un casse-tête, un autre un arc et le troisième une lance.

Ces trois hommes devisaient tranquillement entre eux pour se tenir éveillés.

S'étant hissé au-dessus des trois nègres, Gabriel les examina tranquillement. Il détermina à l'avance le détail et la succession de ses gestes car il fallait une précision extrême pour éviter l'échec.

L'homme qui portait une lance avait jugé bon de mettre celle-ci sur son épaule, à la manière d'un fusil.  Ce fut celui-là que le jeune homme choisit.

Avec une souplesse de félin, il était parvenu à se hisser au sommet des pieux. D'un bond précis, il se laissa tomber sur l'épaule gauche du noir porteur de la lance. En même temps, il s'empara de la lance et, une seconde après, il sauta à terre. Avant que l'homme armé d'un arc ait eu le temps de faire un mouvement, il recevait un coup de lance en pleine poitrine.

Quant au porteur de massue, il encaissa un coup de pied dans le ventre qui le plia en deux comme un pantin.

Cette scène avait été si rapide que les noirs les plus proches, qui se trouvaient à une vingtaine de mètres, n'avaient pas eu le temps d'intervenir.

Déjà, le jeune Français s'était jeté dans la brousse et il profitait de l'obscurité pour fuir le plus vite possible. A ce moment il s'aperçut qu'il avait en face de lui une rivière dont il n'avait pas soupçonné la présence auparavant. Il aurait peut-être fini par être capturé si sa bonne chance ne lui avait fait apercevoir une pirogue qui était amarrée à un tronc d'arbre. Il avait suffisamment d'avance pour être en mesure de dénouer la corde après avoir sauté dans la pirogue. Et il put s'écarter de la berge juste au moment où une multitude de noirs arrivaient en courant.

Comme les noirs n'avaient pas vu la direction prise par le fugitif, ils mirent un certain temps à se rendre compte de la présence de la pirogue qui fuyait rapidement sous l'effort du jeune Français. Mais, dès qu'ils l'aperçurent, ils poussèrent des clameurs féroces et coururent vers une anse sablonneuse où étaient rassemblées les pirogues du village voisin.

Ce fut une véritable flottille qui se mit à la recherche du jeune explorateur. De temps à autre, des flèches lancées au hasard et à toute portée tombaient dans l'eau en faisant entendre un bruit mat qui inquiétait le jeune fugitif. Mais bientôt les clameurs se perdirent dans le lointain et le jeune homme jugea qu'il était sauvé.

Dans la bagarre, il avait tout perdu et ses moyens de continuer le voyage étaient tout à fait insuffisants. La prudence conseillait donc de regagner Dakar.

Ce ne fut pas sans peine que le jeune homme refit en sens inverse le chemin qu'il avait parcouru. Il n'avait plus l'argent qui lui aurait été nécessaire pour acheter un âne ou un chameau et il avait les pieds en sang. De plus, il souffrait horriblement par suite de la présence, entre les ongles et la chair des doigts de pieds, de petits insectes nommés chiques. Aussi il fut très heureux de trouver asile dans une hutte appartenant à un vieux nègre qui le soigna et le fit reposer.

Au bout d'un mois et demi, le jeune explorateur put cependant atteindre Dakar. Il était guéri de son goût pour l'exploration, tout au moins durant quelque temps. Et il retrouva l'emploi que lui avait donné le gouverneur.

Guy d'Armen.

Guy d'Armen "Un explorateur de quinze ans", illustré par Marjollin (1938)

Guy d'Armen "Un explorateur de quinze ans", illustré par Marjollin (1938)

Guy d'Armen "Un explorateur de quinze ans", illustré par Marjollin (1938)

Guy d'Armen "Un explorateur de quinze ans", illustré par Marjollin (1938)

Guy d'Armen "Un explorateur de quinze ans", illustré par Marjollin (1938)

Guy d'Armen "Un explorateur de quinze ans", illustré par Marjollin (1938)

Guy d'Armen "Un explorateur de quinze ans", illustré par Marjollin (1938)

Guy d'Armen "Un explorateur de quinze ans", illustré par Marjollin (1938)

Commenter cet article

Présentation

 

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est animé par :

 

(Photographie : Jean-Luc Boutel)

 

Christine Luce

 

Samuel Minne

 

Fabrice Mundzik

 

Liste des contributeurs

 

Articles récents

Quelques dépoussiéreurs :

e-Bulles d’encre

 

À propos de Littérature Populaire

 

Sur l’autre face du monde

 
Les Moutons électriques
 
Éditions Bibliogs