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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Histoire de l'autre monde

— Et vous, monsieur le curé, demanda M. Cosson de la Possonnière, avez-vous eu des relations avec l'au-delà ?

L'abbé Laurillon passa ses pouces dans sa ceinture et leva vers le député d'Indre-et-Cher ses yeux hardis et francs. Ses soixante-dix ans n'avaient point courbe haute taille, et il gardait l'allure martiale de ces prêtres-soldats qu'a peints Barbey d'Aurevilly. Il avait été lieutenant de cuirassiers pendant la guerre et était entré dans les ordres après la mort de sa femme, qu'il adorait. Nommé, à sa demande, curé du bourg de Saint-Laud-sur-Loire, où il était né, il s'obstinait à refuser tout avancement et consacrait une belle fortune au bonheur de ses paroissiens et à l'entretien de son immense bibliothèque historique, où venaient puiser tous les archivistes de l'Anjou, de la Touraine et de la Bretagne. On ne lui connaissait pas d'ennemis, et tout le diocèse l'eût souhaité pour évêque.

— Des relations avec l'au-delà ? répondit-il à son vieil ami. Voilà une question fort embarrassante pour un prêtre ! Mais, puisque M. Ringaud, votre aimable socialiste de convive, qui ne croit pas à l'immortalité de l'âme, nous a raconté que feu son père revient parfois lui donner de profitables conseils au moment des élections, je ne vois pas pourquoi je vous cacherais que moi aussi, en effet...

Il parut hésiter.

— Je sais bien, reprit-il, que je m'expose à l'ironie de mon jeune ami, votre redoutable neveu, qui ne, fait pas précisément profession de foi.

D'un geste déférent, Albert Métivier, dit « S'en-bat-l'Œil », protesta de son respect pour le mystère, et subsidiairement de son indifférence en matière de sciences occultes.

— Enfin... voilà ! commença l'abbé Laurillon d'une voix soudain émue. Il y a dix ans de cela, mais je m'en souviens comme d'hier. Tenez ! c'était le 27 juin. Je m'étais attardé, comme toutes les nuits d'ailleurs, à travailler dans ma bibliothèque. Vous la voyez tous d'ici, n'est-ce pas : une grande galerie dont les cinq fenêtres s'ouvrent sur la Loire. Mon vicaire était couché depuis deux heures déjà, et notre vieille bonne, vous savez bien, Jeanneton, celle qui est morte il y a deux ans en laissant 35,000 francs à mes pauvres, était remontée dès huit heures dans sa mansarde.

» J'étais donc seul dans le presbytère endormi courbé sur mes bouquins, l'esprit absorbé par la recherche d'un document quelconque, quand il me sembla entendre comme un grattement derrière moi, dans les rayons de la bibliothèque. Je pensai simplement que la brave Jeanneton avait encore oublié de dresser la souricière, je me promis de la gronder le lendemain et je continuai mon travail.

» Le grattement léger reprit. Puis trois coups espacés,très nets, retentirent dans la boiserie.

» D'un mouvement instinctif, je me retournai, les mains un peu tremblantes sur les bras de mon fauteuil... et je vis... je vis vraiment une chose étrange : d'un rayon de ma bibliothèque, à hauteur d'homme, un volume sortait lentement, par petites secousses, comme poussé par un doigt intérieur.

» Et, tout de suite, j'eus l'impression de l'inexplicable, de l'inconnaissable. ».

— Et sans doute, une peur terrible ? demanda M Cosson de la Possonnière.

L'abbé Laurillon secoua énergiquement la tête.

— Eh Dieu, non ! reprit-il d'un ton où vibrait l'accent de la vérité... Non, je n'ai pas eu peur... J'ai vu la mort, de près, souvent... J'ai monté la charge, là-bas, à Morsbronn. Et un soldat ne rougit jamais d'avouer qu'il a en peur, parce que, la peur, c'est la détente du courage. On a envie de reculer — et on avance ! Non, vraiment, cette nuit-là, je n'ai pas eu peur, et cela parce que je crois... comprenez-vous, parce que je suis, chrétien ! En voyant cette chose, je me dis à moi-même : Laurillon, ta religion est fondée sur le mystère. Pour toi, ce qui se passe là est naturel, puisque le miracle est le geste de Dieu.

» Je sentis que Dieu allait parler. Et j'attendis.

» Le livre tomba et s'ouvrit par terre. Il me sembla qu'une main invisible en tournait quelques feuillets.

» Puis tout rentra dans l'ordre. Je me levai, j'allai ramasser le volume et je rapportai sous la lampe. C'était le tome I des [Confessions de saint Augustin. Sur la page de droite, en haut, une ligne attira mes regards : Et in ea nocte, mater mea interiit. (Et ma mère mourut cette nuit-là.)

» Je compris. Ma pauvre maman, qui était en voyage à Rennes, venait de mourir subitement et n'avait pas voulu partir sans me dire adieu. Je tombai à genoux, et je priai jusqu'au jour. A six heures du matin, le piéton m'apporta la dépêche — que j'attendais. Ma mère était morte juste à l'heure où le livre était tombé. Et voilà tout. »

L'abbé Laurillon se tut. Et il y eut un silence., que M. Cosson de la Possonnière eut la fâcheuse idée d'interrompre pour dire à son neveu :

— Eh bien, qu'en penses-tu, monsieur le sceptique ?

— Je trouve l'histoire de M. le curé très belle, repartit S'en-bat-l'Œil. Mais oserais-je ajouter qu'elle m'en rappelle une bien bonne ?

Tous les hôtes du député eurent l'impression, mêlée de crainte et d'espoir, que « le neveu » allait encore dire des bêtises : il n'y manqua point. Et comme son oncle, par défi, l'encourageait à parler :

— Tous, ces récits de l'au-delà, fit-il, se ressemblent par un caractère résolument autobiographique : vous m'excuserez donc de. parler de moi... comme tout le monde et auprès tout le monde.

» C'était l'année dernière, à Paris, où je poursuivais cette licence ès lettres qui s'obstine à se dérober... Fugit ad salices !... J'avais loué sur la maigre pension que veut bien m'accorder mon oncle vénéré, qui m'accable en ce moment de regards furibonds, une modeste chambre rue de Vaugirard. Je la meublai de quelques romans, d'affiches illustrées et d'une petite amie... Mais je ne sais si je dois Continuer devant M. le curé.

L'abbé Laurillon haussa les épaules.

— Sans doute, mon petit Albert, fit-il, je préférerais t'entendre me raconter tes histoires de cœur au tribunal de la pénitence... Mais tu oublies que j'ai été cuirassier !

— Enfin, puisque vous permettez, monsieur le curé, poursuivit S'en-bat-l'Œil, j'aurai le regret d'ajouter que ma petite amie s'appelait Castagnette... on n'a jamais su pourquoi. Elle prit froid, un soir, en sortant de Bullier ; et, comme elle était fille d'alcoolique et de tuberculeuse, ça tourna vite très mal. J'écrivis ma détresse à mon oncle, qui m'envoya vingt-cinq francs... de sorte qu'il fallut faire entrer la pauvre petite à l'hôpital. Or, une nuit que je la regrettais tout particulièrement, j'entendis soudain des coups frappés dans la muraille, à côté de la cheminée. La cloison en fut ébranlée, et la photographie de Castagnette, qui remplaçait avec avantage la pendule absente, tomba par terre et le cadre se brisa. Je n'eus pas peur non plus, monsieur le curé, pour des raisons très différentes des vôtres, hélas ! mais je ne pus me défendre d'un sinistre pressentiment. J'aurais couru à l'hôpital si je n'avais pas été certain qu'on me flanquerait à la porte. Et je passai une nuit abominable, à me représenter ma petite amie droite et raide sur son lit de hasard. Je finis par m'endormir de fatigue. Et je fus réveillé à dix heures du matin par un coup de sonnette autoritaire et péremptoire...

— L'avis de décès qu'on t'envoyait de l'hôpital ! s'écria M. Cosson de la Possonnière d'une voix triomphante.

— Non... C'était l'employé du gaz qui venait m'apporter la quittance...

L'abbé Laurillon fut le seul à sourire.

— Mais pourtant, fit-il, ces coups frappés dans la muraille ?

— Un voisin, qui voulait m'avertir qu'on préparait un chahut pour le lendemain.

M. Ringaud demanda timidement :

— Et Castagnette ?

— Va beaucoup mieux, merci. Elle a suivi la fortune d'un diplomate moldovalaque, qui l'a emmenée dans la principauté de Vlaksastyr.

M. Cosson de la Possonnière considéra sévèrement son neveu et dit, apitoyé :

— Ce garçon-là ne prend rien au sérieux : il finira mal.

— Il me semble, suggéra S'en-bat-l'Œil, que j'ai déjà commencé.

« Histoire de l'autre monde », de Curnonsky, est paru dans Le Journal du 10 juillet 1911.

M. Cosson de la Possonnière, Albert Métivier dit « S'en-bat-l'Œil », etc., sont des personnages récurrents qui apparaissent, entre autres, dans :

  • « Permission de neuf heures » (Le Journal du 18 février 1911)
  • « De garde à la prison » (Le Journal du 24 juin 1911)
  • « La Corde du pendu » (Le Journal du 9 août 1911)
  • « Entre hôtes » (Le Journal du 24 août 1913), un texte signé Sailland Curnonsky et illustré par Marcel Capy
  • dans la « Petite correspondance » qui est à la suite de « La Crise du rifflard » (Le Journal du 27 janvier 1918), un texte signé CUR (nonsky)
Curnonsky - Histoire de l'autre monde (1911)

Curnonsky - Histoire de l'autre monde (1911)

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