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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

Publié le par Fabrice Mundzik
Publié dans : #Isabelle Sandy, #Le Journal, #H.G. Wells, #Clément Vautel, #Dimanche Illustré, #Médecine, #Experiences, #Savant, #J.-H. Rosny, #Rêve

"L'Homme Machine", d'Isabelle Sandy, fut publié dans Le Journal du 30 mai 1931 :

L'Homme Machine

La foule glisse, dense et régulière, à la manière d'une courroie. Soudain le couloir souterrain s'affaisse, l'escalier bâille, et tout au fond vrombit le métro.

Eh bien, remarquez ceci : la porte qui donne accès au quai est-elle automatique, le flot humain qui la sait inexorable, capable de happer en ses mâchoires de fer le voyageur trop pressé, s'arrête net dès qu'elle grince sur ses gonds.

Mais s'il s'agit d'un portillon fermé à la main, comme il est, sinon avec le ciel, du moins avec les hommes, des accommodements, le flot court, se ralentit, repart et, agité de soubresauts, ne s'immobilise que devant la poigne plus énergique d'un agent.

Cette simple remarque, faite quotidiennement par l'observateur, illustre à la forte et naïve manière des images d’Épinal le fait psychologique suivant : la machine, création de l'homme, le domine, l'écrase et lui fait peur. La machine, fille dénaturée, n'entend pas la protestation angoissée de celui qui l'a mise au monde.

Grâce ! crie en vain le vieillard à l'auto trop rapide qui, brusquement devant lui, bloque l'espace. Grâce ! crie en vain l'ouvrier à la main fantômale d'un engrenage qui le happe dans l'ombre. Grâce ! supplie en vain le passager de l'air qui a à peine le temps de penser sa chute ! La machine domine l'homme qui se livre, avec des forces à peine connues, à un jeu dont nul ne peut prévoir l'issue.

Peut-être siérait-il qu'il se défendit enfin, et que, surtout, dans le cerveau de quelques savants, ne s'élaborât pas, après la formule de la machine-homme celle de l'homme-machine dont j'entrevois les grandes lignes dans l'entrefilet suivant :

Pendant la guerre, en 1915, un officier hongrois, Paul Kern, fut grièvement blessé à la tête. La trépanation fut jugée indispensable. Les chirurgiens qui la pratiquèrent constatèrent qu'une balle s'était logée dans le cerveau. Ils réussirent à sauver le patient. Depuis, Paul Kern a perdu le sommeil. Il ne dort plus et n'en éprouve aucune fatigue. Il se porte à merveille. Pendant quinze ans, il n'a pas dormi une heure. L'un des spécialistes qui l'ont examiné, le professeur F..., a déclaré : « Il est probable que la balle qui a pénétré dans le cerveau de M. Kern y a supprimé un tout petit quelque chose tellement petit qu'il a échappé à l'examen. Or, si cet organe minuscule a été une fois supprimé par hasard sans le moindre dommage, c'est qu'on peut aussi l'abolir chez tous les hommes.

D'autres examens plus approfondis du phénomène suivis d'une série d'expériences sur des animaux doivent infailliblement amener la découverte de l'organe et le moyen de le supprimer.

Le mot infailliblement ferait sourire si le sujet n'était aussi grave. Ainsi donc le docte professeur va poursuivre sur des animaux une série d'expériences d'une cruauté inouïe, non pour améliorer le sort des hommes, ce qui serait une sorte d'excuse, mais pour l'empirer : pour leur permettre de ne plus dormir, de devenir par là des machines à plein rendement remontées par la science pour x années !

Ceci ne comble-t-il pas l'imagination d'un Wells, d'un Rosny, de ces géniaux explorateurs de l'âme, du passé et de l'avenir, dont le réel dépasse souvent les plus audacieuses spéculations ?

Quand donc la science aura-t-elle une morale, une esthétique, quand comprendra-t-elle qu'une force, quelle qu'elle soit, ne doit pas pousser ses tentacules dans toutes les directions, à l'aveugle, surtout quand elle vise la folie et la mort ?

L'homme moderne, persécuté par les énergies qu'il a libérées, n'est que trop devenu une machine à rendement à qui le temps de la réflexion n'est plus donné. Descartes eût son « poêle de Hollande ». Le penseur d'aujourd'hui oscille, pour le corps de l'auto à l'avion, du rapide au paquebot, pour l'esprit, du téléphone à la T.S.F. Que donc, par grâce, les savants lui laissent le sommeil dont le système nerveux a tant besoin. Le sommeil mystérieux, ce bain tans l'invisible, ce rechargement de la cellule vidée...

Nous ne savons- pas encore ce que nous devons à nos nocturnes et secrets voyages. Évadé du temps et de l'espace, l'homme endormi est comparable à ces fleurs d'eau qui éclosent soudain à la surface et boivent l'aurore. Pourquoi tenter de maintenir l'homme dans la vaine agitation de ses journées surchargées de besogne ? Au nom de quel mieux-être ? Curiosité de la science ? Merci ! Elle nous coûterait cher.

Mais, dira-t-on, vos craintes sont vaines car si l'hypothèse du professeur F... était reconnue exacte et qu'il fût un jour possible de pratiquer dans le cerveau une opération qui dispenserait l'homme de dormir, cette opération ne se pourrait faire sur une grande échelle ; quelques hommes seulement, mettons quelques surhommes se prêteraient à l'expérience, trop heureux d'allonger ainsi leur vie active d'un bon tiers !

Parfait. Mais songe-t-on au danger que deviendraient pour l'humanité normale ces hommes formidables, ces hommes-machine remontés pour leur vie entière et capables d'abattre d'énormes besognes, de contenter toutes leurs ambitions ? Songe-t-on à un Napoléon qui n'aurait pas dormi ?

Nul ne demande à la science de fabriquer un homme nouveau, mais, au contraire, de perfectionner le magnifique modèle que la Création lui a légué, d'éloigner de lui le cancer, la tuberculose — et dans cet ordre d'idées quel hommage ne devons-nous pas rendre à nos savants ! — peut-être même de retrouver l'homme-primitif sous les alluvions des siècles passés.

Enfin, comment résister à l'envie de rappeler au professeur F..., qui prétend nous enlever le sommeil, le cri pathétique de Musset expirant : « Enfin ! Je vais pouvoir dormir ! »

Le savant, qui prétend refaire l'homme sur un plan conçu par l'homme, n'en fabrique qu'un ersatz. Il est comparable à ce gamin brutal qui démonte un coûteux et parfait mécanisme pour le remonter à sa façon, mais qui n'y arrive jamais et laisse son jouet, brisé...

Isabelle Sandy.

Photographie de Paul Kern, extraite de L'Ouest-Éclair du 20 janvier 1930 :

Paul Kern, l'Homme Machine

En complément, un article signé Clément Vautel, qui fut publié dans la rubrique "Entre nous" du journal Dimanche Illustré, daté du 2 janvier 1938 :

Entre nous

Une information venue de Budapest nous révèle l'existence d'un certain Paul Kern, âgé de cinquante-trois ans, qui n'a pas dormi depuis 1915, c'est-à-dire depuis qu'il a été blessé à la tête au cours des combats de Galicie.

Vingt-deux ans d'insomnie ! Paul Kern a tout essayé pour trouver le sommeil : la fatigue physique et intellectuelle, les narcotiques et même la lecture des plus soporifiques auteurs... Rien n'y a fait. Morphée le fuit, Morphée l'a abandonné. La faculté aussi...

Ce phénoménal contemporain, employé dans une compagnie d'assurances, est certainement de tous les travailleurs celui qui jouit des plus longs loisirs ; les « trois huit » — d'ailleurs périmés, du moins en France — n'existent plus pour lui depuis longtemps et il peut dire :

— Pour moi, un jour, c'est huit heures de travail et seize heures de loisir.

Quand Paul Kern a rempli sa tâche quotidienne, il rentre chez lui, s'entretient avec les membres de sa famille jusqu'à ce que ceux-ci aillent se coucher, puis il passe la nuit à lire et à écouter la T.S.F. : espérons, pour ses voisins, qu'il y met, comme on dit, une sourdine.

De temps en temps, il se repose et ferme les paupières, mais ce n'est qu'afin d'éviter le surmenage de ses yeux, car jamais, au grand jamais, le marchand de sable ne passe pour lui.

S'il vit doublement, Kern mange doublement aussi : il prend quatre repas le jour et il en prend autant la nuit. Le proverbe a donc bien raison de dire : « Qui dort dîne »...

Eh bien ! je trouve que cet homme, privé de sommeil est une des grandes victimes de la guerre. Je le plains de tout cœur, me demandant même si, au choix, je ne préférerais pas au sien le sort de ces dormeuses et dormeurs perpétuels dont le cas rappelle celui de la Belle au bois dormant.

« Le sommeil, le divin sommeil ! » C'est grande misère que de ne pouvoir échapper à soi-même, à ses soucis, à ses pensées obsédantes, à ses chagrins et même à ses joies, car pour les goûter vraiment, il importe de pouvoir les oublier parfois : les meilleures choses paraissent bientôt fades à qui prétend les savourer sans répit et il faut, du reste, dépenser une certaine énergie pour « réaliser » le bonheur...

Et dire que des « savants » nous prédisent la suppression du sommeil par le progrès ! Non pas que ce progrès doive nous empêcher de dormir en faisant de plus en plus de vacarme : il deviendrait somnicide volontairement, avec préméditation, en mettant à notre disposition des pilules qui nous permettraient de veiller chaque nuit sans fatigue.

La belle invention, en vérité !

Pour ma part, je n'userai jamais de ces pilules-là... Et je pense avec terreur à l'épidémie de tournis et de tracassin qui sévira dans le monde quand prendra fin l'armistice quotidien du sommeil.

Clément Vautel

 

Du même auteur : "Holmès, Barbusse et Catulle" (1935) et "Sherlockomanie" (1908).

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