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Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Amicale des Amateurs de Nids à Poussière

Le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.) est un lieu de perdition dans lequel nous présentons revues, vieux papiers, journaux, ouvrages anciens ou récents, qui s'empilent un peu partout, avec un seul objectif : PARTAGER !

"L'Agence d'assassinats", par Jean Bréchal, fut publié (au moins !) dans La Semaine illustrée n°51 du 17 décembre 1899, ainsi que dans le Supplément littéraire illustré de L'Indépendant de Saint-Claude n°11, du 23 décembre 1899.

Le texte est accompagné de 2 illustrations non signées.

Un texte qui donne envie de relire "Le Bureau des assassinats" de Jack London :

 

 

A lire aussi :

Alain Saint-Ogan "Kaki" (1915)

Alin Monjardin - Ou le plus malin des policiers, Saynète (1918)

Georges Charensol - Les illustres inconnus : Maurice Leblanc (1931)

Lectures pour Tous, juin 1933, Zoom sur un numéro

Marcel Brion - Un signe des Temps : Pathologie du Roman Policier (1934)

Urs Widmer "Die lange Nacht der Detektive. Kiminalstück in drei Akten" (Diogenes - 1973)

L'Agence d'assassinats

Mercredi 15 décembre 18... Nous sommes flambés, flambés ! j'ai reçu dans la journée la visite de cinq huissiers, il ne me reste plus un sou ; sur 4,000 numéros, 3,500 sont rentrés.

Jeudi 16... Comme je venais de reconduire Me Huzard, huissier, un garçon de bureau, le seul qui nous reste, m'a dit : « Monsieur, il y a là un jeune homme blond qui veut absolument vous parler. Il m'a prié de faire passer sa carte à Monsieur. » Sur le carré de bristol, je lus ce nom aux allures vaguement rastaquouères : Nicolaus Rouski.

Le temps de glisser sous un tas de journaux les papiers bleus des exploits, et je dis à Joseph : « Faites entrer. »

Jean Bréchal - L'Agence d'assassinats (1899)

Jean Bréchal - L'Agence d'assassinats (1899)

Un grand garçon, mis avec le soin le plus minutieux, s'avança vers moi, et, n'ayant pas eu le temps de lui adresser la parole, s'asseyant sur le canapé :

— Monsieur, fit-il, mon nom, plutôt polonais, ne vous dit rien et, sans doute, vous vous demandez ce que je peux bien venir faire ici. Je vais vous le dire : Je suis le directeur d'une association de malfaiteurs, et je viens.....

— Monsieur, interrompis-je, vous tombez fort mal : justement il n'y a plus dans ma caisse qu'une pièce de 2 francs à l'effigie de Victor-Emmanuel, et quinze protêts.....

— Je le sais, monsieur, je le sais ; cette nuit, quelques-uns de mes employés ont vérifié le contenu de votre coffre-fort, mais qui vous dit que je viens ici avec l'intention de vous voler ?... Cher monsieur, — et ici sa voix se fit grave, — remerciez le ciel de m'avoir placé sur votre chemin : tel que vous me voyez, je suis celui qui vous apporte le salut !

« Tenez, je vais vous expliquer en quelques mots mon affaire et, je l'espère bien, je ne sortirai pas d'ici sans vous avoir totalement convaincu.

Il posa son chapeau sur un guéridon, et, retirant ses gants, me fit voir des mains d'une blancheur éblouissante, des mains aux doigts constellés de bagues.

— Voici. Je suis, je vous l'ai déjà dit, directeur d'une association de malfaiteurs et précisons bien, d'assassins. Oh ! monsieur, ne bondissez pas, je vous en prie ; la chose n'a rien de monstrueux, je vous l'assure. L'assassinat est, mon Dieu, une carrière comme une autre, qui demande beaucoup d'étude et surtout beaucoup de sang-froid et d'habileté : n'est pas assassin qui veut... Vous, tenez, ce métier ne vous conviendrait aucunement, vous manquez de force de caractère... et vous n'êtes pas maître de vos émotions... En entrant ici, d'un seul coup d’oeil, je vous ai jugé : vous êtes un nerveux, un sensitif. Si vous aviez lu les ouvrages de statistique criminelle, vous y auriez trouvé énoncée cette maxime : L'assassinat ne nourrit pas son homme. Oui, monsieur, rarement, l'on tombe sur un bon numéro à la loterie du crime.

« Pénétrés de l'axiome que je viens de vous signaler, nous avons songé à changer un peu cet état de choses. Si l'assassinat ne nourrit pas son homme, le bruit fait autour, le récit du journal, nourrit son homme, lui, et largement... Hé bien, alors ! pourquoi le seul reporter, le seul journaliste, qui n'a eu qu'à se donner la peine d'écrire quelques mots, serait-il le seul à profiter du crime ? Il n'est pas à la peine, pourquoi donc serait-il à l'honneur ? N'y a-t-il pas là une flagrante injustice ? Cela ne peut pas durer ainsi, il faut que le travailleur, le professionnel, qui a risqué sa peau et sa vie, recueille le fruit de son labeur. Le but de notre association est celui-ci : nous voulons que l'auteur du crime participe aux bénéfices, que le journaliste seulement empochait jusqu'à ce jour.

« Et maintenant, écoutez bien ma proposition : je m'engage, si vous le voulez bien, la veille de chaque assassinat accompli par notre société, à vous faire remettre, ou, si vous l'exigez à vous remettre moi-même la description exacte et minutieuse du crime, l'âge de la victime, le mode de mort employé, etc., etc. De cette façon vous n'aurez qu'a faire composer, pas même besoin de reporter, vous le voyez, et le soir, quelques minutes après que la police aura tout découvert, vous pourrez sûrement, et sans jamais être démenti, annoncer le premier la nouvelle sensationnelle.

« Vous entrevoyez d'ici le résultat : enlèvement immédiat de la première édition, tirage d'une seconde, d'une troisième, et ainsi de suite, vente forcée. Votre perspicacité étonnera vos lecteurs, vous serez le journal le mieux informé de la capitale, les abonnements pleuvront ; dans deux mois, vous êtes à flot ; dans six mois, c'est la fortune, c'est l'hôtel avenue du Bois, que sais-je ?

« Si vous n'acceptez pas ma proposition, — empêché par je ne sais quel scrupule, bête et sot, — un autre de vos confrères, qui pourtant en a beaucoup moins besoin que vous, l'acceptera avec ravissement.

« Et notez, monsieur, que votre argent sera honnêtement gagné. — Participez-vous au crime ? Non. — Pourrez-vous, en me dénonçant, — moi que vous ne connaissez pas et à qui vous ne reverrez jamais deux fois le même visage — en empêcher l'accomplissement ? Non, nous ne sommes pas un seul criminel, mais une collectivité de criminels syndiqués, et quand l'un des ouvriers succombe à la tâche, un autre surgit qui le remplace et mène à bonne fin l'entreprise. « Ah ! monsieur, n'hésitez pas. Tel qui se jette dans une vaste entreprise, tel qui spécule, tel qui creuse un port, perce un isthme, ne sait-il pas que des milliers d'ouvriers, pères de famille, jeunes, pleins de vie, succomberont à la tâche ? Cela l'arrête-t-il ? Cela l'empêche-t-il d'être un honnête homme ? Non, car s'il en était ainsi, ce serait la négation de tout progrès, le retour à la barbarie.

« Combien plus honnête serez-vous, vous, monsieur, auquel nous offrons non de faire commettre, mais de faire connaître douze crimes par an, — car, par un traité qui nous lie avec trois autres journaux d'Angleterre, d'Allemagne et des États-Unis, nous ne pouvons vous réserver que le crime hebdomadaire de la quatrième semaine du mois, les trois premiers étant déjà retenus. — Et remarquez encore ceci, nous ne nous attaquerons jamais, nos statuts nous le défendant expressément, à des gens, hommes ou femmes à la fleur de l'âge : nous choisissons les vieillards grincheux et goutteux, les vieilles femmes quinteuses et asthmatiques ; nous débarrassons la société des avares et des usuriers. En un mot, nous voulons supprimer la laideur qu'elle qu'elle soit, physique ou morale, afin que la vie coule belle et harmonieuse sous le soleil.

« Et pour notre peine, pour tous les risques que nous courons et dont le moindre est la mort, nous vous demandons seulement le tiers des sommes que vous rapporteront vos précises informations.

Jean Bréchal - L'Agence d'assassinats (1899)

Jean Bréchal - L'Agence d'assassinats (1899)

25 juin 18.. Le tirage est remonté à 560,000. Nous sommes obligés d'agrandir nos bureaux, d'augmenter notre personnel : le seul crime de la rue Mouffetard, cette femme coupée en morceaux, nous a rapporté 400,000 francs.

Demain je donne à ma femme le petit coupé qu'elle m'a demandé...

Jean Bréchal.

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